Christian Lerminiaux, Président du Conseil d’orientation stratégique de la Cdefi, a accordé un entretien exclusif à Thotis. L’occasion de revenir sur les initiatives de la Cdefi pour dynamiser et diversifier le recrutement des étudiants au sein des écoles d’ingénieurs.

Par Valentine Dunyach

Lors de sa dernière conférence de presse, la Cdefi a réaffirmé sa détermination à répondre aux défis des nouveaux métiers dans le domaine de l’ingénierie. Les écoles membres de la Cdefi se sont engagées à adapter leurs programmes pour mieux répondre aux attentes des entreprises, tout en élargissant la diversité des profils des ingénieurs qu’elles recrutent.

Dans cet entretien, Christian Lerminiaux, Président du Conseil d’orientation stratégique de la Cdefi et Directeur de l’École nationale supérieure de Chimie de Paris – PSL, nous dévoile les différentes pistes envisagées par la Cdefi pour élargir le vivier d’ingénieurs et s’ajuster aux évolutions du marché du travail. Un échange riche, qui révèle les ambitions de la Cdefi face aux enjeux actuels du secteur.

La diversification du vivier étudiant au sein des écoles d’ingénieurs : un enjeu majeur pour répondre aux attentes nationales en termes de formation

Comment la Cdefi compte-t-elle attirer un vivier d’étudiants plus large et plus diversifié au sein des écoles d’ingénieurs ? Quels obstacles rencontrent-elles en matière de formation pour atteindre ces objectifs ? Et surtout, comment séduire de nouveaux candidats ? Pour répondre à ces interrogations, Christian Lerminiaux a accepté de nous accorder un entretien exclusif pour Thotis.

La féminisation des effectifs dans les écoles d’ingénieurs : « Tout se joue très tôt »

En ce qui concerne le recrutement des étudiantes dans les écoles d’ingénieurs, Christian Lerminiaux, Président du Conseil d’orientation stratégique de la Cdefi, est convaincu d’une chose : « Tout se joue très tôt ».

Actuellement, environ 29 % des effectifs dans les écoles d’ingénieurs sont composés de jeunes filles, un chiffre qu’il juge encore insuffisant.

Cependant, pour lui, ce ne sont ni les domaines ni le métier d’ingénieur qui freinent l’orientation des jeunes filles vers les études d’ingénieurs  : « Certaines filières de l’ingénierie attirent davantage des étudiantes », précise-t-il.

Selon lui, l’enjeu réside davantage dans la façon d’enseigner les mathématiques dès les premières classes. Cette problématique révèle un problème de stéréotypes de genre profondément ancré ; il déplore : « Il n’est pas simple pour nous (la Cdefi), ni pour les écoles d’ingénieurs, d’accéder aux familles et de communiquer avec elles sur ces enjeux. Nous devons travailler davantage à déconstruire ces clichés de genre, dès le plus jeune âge, à commencer par la maternelle. »

“Les jeunes filles, dès la classe prépa, choisissent davantage la biologie que la mécanique.” relève Christian Lerminiaux. Pour lui, l’un des axes du recrutement féminin est la nécessité de travailler en amont sur les principaux prescripteurs de l’orientation, à savoir les parents d’élèves et les enseignants et de déconstruire des clichés de genre qui perdurent.

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Immersions étudiantes, conférences de rôle modèles, prix… Des initiatives visent à encourager davantage de jeunes filles à rejoindre les écoles d’ingénieurs

Certaines initiatives, comme Les Ingénieuses ou celles menées par l’association Elles Bougent, mettent en lumière certains parcours de diplômés -role modèles- féminins et carrières d’ingénieures ; cela passe notamment par des témoignages de femmes ingénieures devant des classes de collège, des immersions en écoles d’ingénieurs ou encore des récompenses, comme le prix remis par Les Ingénieuses, à l’issue d’un concours.

Le Bachelor : un diplôme proposé par de plus en plus d’écoles d’ingénieurs françaises

La création de nouveaux Bachelors est aussi l’une des pistes de diversification du vivier en école d’ingénieurs. Quelles sont les ambitions de la CDEFI pour ces prochaines années ?

15 à 20 % des écoles d’ingénieurs françaises ont lancé leur bachelor. Même si le parcours ingénieur en 5 ans reste la référence en termes de diplôme d’école d’ingénieurs, le bachelor est un choix plébiscité par de nombreux étudiants français et permet d’attirer un public d’étudiant parfois différent.

Les bachelors en ingénierie : une passerelle pour intégrer le parcours d’ingénieurs en 5 ans ?

Pour Christian Lerminiaux, “il faut que les écoles d’ingénieurs essaient d’attirer les étudiants en écoles d’ingénieurs avec le Bachelor, un contrat en 3 ans, permettant de former des profils de techniciens : l’idée de base était de développer des formations directement opérationnelles correspondant aux ‘ingénieurs anglo-saxons’, proches des BUT.”

Néanmoins, le Président du Conseil d’orientation stratégique de la CDEFI pointe un risque du développement du bachelor : “Le risque de la multiplication des diplômes de type bachelor en école d’ingénieurs est de se transformer en classe préparatoire et donc en tremplin pour le parcours d’ingénieurs en bac+5”.

Les étudiants étrangers, une source de recrutement avec un objectif de recrutement porté à 25 %

“Le monde professionnel se bat pour attirer une immigration qualifiée. Il faut viser 25 % d’ingénieurs étrangers”, souligne Christian Lerminiaux. Cependant, il ajoute : “Recruter uniquement des talents étrangers soulève une question éthique, en France.”

Actuellement, 16 % des étudiants étrangers qui viennent étudier en France proviennent de territoires hors Europe. Pour Christian Lerminiaux, cela soulève des interrogations sur l’attractivité de la France, -limitée- pour les étudiants européens.

De nombreuses écoles d’ingénieurs européennes proposent des programmes entièrement en anglais. Selon Christian Lerminiaux, “l’idée serait d’augmenter la part de cours en anglais dans les programmes français pour mieux répondre à cette évolution et attirer davantage d’étudiants internationaux.”

Le diplôme d’ingénieur encore mal compris à l’international

Le diplôme d’ingénieur français est souvent mal perçu à l’international. Moins connu à l’étranger, son modèle spécifique reste difficile à appréhender. Il se distingue en effet par une approche particulière, où un tiers de la formation est consacré à des enseignements sur le marketing et la compréhension de l’écosystème professionnel de l’ingénieur, ainsi que du secteur dans lequel il évolue.

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Les solutions envisagées par la CDEFI pour favoriser les recrutements internationaux

Pour la CDEFI, il est essentiel de simplifier le renouvellement des visas et les formalités administratives d’accueil des étudiants internationaux en France. Un travail doit également être effectué, concernant l’amélioration des services de proximité, le développement des infrastructures d’accueil ou encore sur l’accompagnement des étudiants une fois en école.

En France, chaque établissement décide librement de fixer des frais de scolarité différenciés pour les étudiants internationaux. “Peut-être faudrait-il uniformiser cette donnée ?”, interroge Christian Lerminiaux.

L’immigration étudiante est un sujet sensible en France, souvent source de débats. Le discours sur la sélection des  étudiants pour une “immigration qualifiée, choisie”, est difficile à accepter pour de nombreux Français. Lerminiaux souligne également que les entreprises hésitent à se positionner publiquement sur ce sujet.

Démocratiser et communiquer sur le dispositif de l’apprentissage : favoriser l’ouverture sociale au sein des écoles d’ingénieurs

Le dispositif de l’apprentissage en école d’ingénieurs s’est largement développé dans les écoles d’ingénieurs françaises. Certaines entreprises en France visent à accueillir encore plus d’apprentis en France, car “elles y gagnent”, en intégrant des profils d’étudiants de bon niveau, qui sont formés en interne. “L’alternance laisse plus de marge de manœuvre aux entreprises”, constate Christian Lerminiaux. Et d’ajouter : “d’ailleurs, les entreprises qui accueillent davantage d’apprentis sont soutenues par l’Etat.

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La formation initiale et continue : un levier pour répondre aux besoins en ingénieurs 

La formation tout au long de la vie permettrait, pour le Président du Conseil d’orientation stratégique de la Cdefi, de résoudre les problèmes de moyen pour combler les déficits budgétaires des établissements. Cet accompagnement pour la formation continue nécessite toutefois un accompagnement financier de l’Etat envers les entreprises, pour Christian Lerminiaux : “La formation continue a un coût. L’idée est de se positionner sur les secteurs de niche, en formation continue.”


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