Rencontré en marge de VivaTech 2026 à Paris, Alexandre Auger, directeur exécutif des technologies de l’information de HEC Montréal, livre une analyse nuancée sur l’utilisation de l’intelligence artificielle dans l’enseignement supérieur et ses impacts. Entre géopolitique, souveraineté numérique et avenir des étudiants, il décrit également les transformations en cours dans les universités québécoises.
Par Valentine Dunyach
Pour sa 10e édition, VivaTech a établi un nouveau record de fréquentation à Paris Expo Porte de Versailles : quelque 200 000 visiteurs ont circulé entre les stands et les salles de conférence, aux côtés de plus de 15 000 startups et 4 000 investisseurs venus du monde entier. Dans tous les secteurs, l’intelligence artificielle s’est imposée comme un thème central de presque toutes les prises de parole.
C’est dans ce contexte que nous avons rencontré Alexandre Auger, directeur exécutif des technologies de l’information et membre du comité de direction de HEC Montréal. Il préside plusieurs instances liées au numérique et participe, depuis 2024, à une réflexion sur l’IA dans l’enseignement supérieur québécois.
S’il a fait le déplacement jusqu’à Paris, c’est autant pour rencontrer des partenaires entreprises et des établissements d’enseignement supérieur que pour s’ouvrir davantage au contexte européen.
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“À HEC Montréal, nous avons tendance à être très proches de tout ce qui se fait en Amérique du Nord, Canada et États-Unis. Je trouve intéressant de diversifier mon réseau, de voir des entreprises françaises, pour pouvoir créer des partenariats”, explique Alexandre Auger.
La langue y est aussi pour quelque chose : “Cette semaine, je me suis entretenu à 95 % en français avec mes interlocuteurs.” Ce lien naturel entre le Québec et la France se retrouve notamment dans les échanges que HEC Montréal entretient avec la Conférence des grandes écoles (CGE) ou encore France Universités, rencontrées en marge du salon ce même jour.
Le contexte géopolitique de 2026 n’est pas neutre : entre tensions sino-américaines et repli de certains acteurs technologiques sur leurs marchés domestiques, la question de la dépendance numérique s’impose dans tous les débats. Alexandre Auger préfère parler de “diversification” plutôt que de “souveraineté numérique”, un terme qu’il juge trop flou et trop chargé. Le fond du sujet, lui, est bien présent dans son analyse.
Pour HEC Montréal, la réponse face au repli de certains acteurs américains n’est pas l’exclusion, mais la diversification : “Nous continuons de travailler avec des firmes américaines dans certains projets pilotes, mais c’est précisément le bon moment pour se tourner vers Mistral AI ou d’autres acteurs. Au Canada, Cohere fait beaucoup parler d’elle en ce moment”, note Alexandre Auger.
La société canadienne était d’ailleurs présente à VivaTech. Son PDG Aidan Gomez, selon nos confrères de BDM, y a tenu un discours résolument politique en appelant les pays du G7 à faire émerger de nouveaux champions de l’IA capables de rivaliser avec les acteurs américains et chinois, estimant qu’une démocratie devait impérativement occuper la deuxième place dans cette course, et que la diversification des fournisseurs était une nécessité collective. Un positionnement qui rejoint directement la logique défendue par Alexandre Auger depuis Montréal.
Cette mise en garde géopolitique fait écho aux prises de positions récentes de Yoshua Bengio, chercheur québécois d’origine franco-marocaine et professeur au sein de l’UdeM – Université de Montréal, considéré comme l’un des pères fondateurs de l’intelligence artificielle. Interrogé dans l’émission “Chine / États-Unis : la guerre de l’IA” (diffusée le 31 mai 2026 sur France 5), il a formulé un avertissement net : sans régulation au niveau mondial, le développement non maîtrisé de l’IA fait courir un danger réel, de souveraineté comme de contrôle. Yoshua Bengio, figure centrale du Mila (institut de recherche en intelligence artificielle), le laboratoire de recherche en IA de Montréal qu’il a co-fondé, incarne le lien entre la tradition académique francophone et la recherche de pointe mondiale.
HEC Montréal est partenaire du Mila, aux côtés de l’Université de Montréal et de Polytechnique Montréal. “Un étudiant qui vient à HEC Montréal en s’intéressant à l’IA est très proche de certains des meilleurs chercheurs au monde”, note Alexandre Auger.
Pour Alexandre Auger, dans l’histoire récente, les attentes placées dans l’intelligence artificielle n’ont pas toujours été à la hauteur des investissements consentis. Il observe notamment que beaucoup d’organisations se sont lancées sans stratégie claire : “Beaucoup d’investissements ont été jetés à l’eau. Beaucoup se sont dit : il nous faut cette technologie et ont investi en pensant faire des économies. Je ne suis pas certain que l’IA soit là pour faire économiser de l’argent. Elle est là pour remplacer des tâches sans valeur ajoutée, afin de permettre aux gens de se concentrer sur des tâches à valeur ajoutée.”
Sur l’évolution des coûts, Alexandre Auger anticipe une dynamique inverse à celle qu’espèrent certains décideurs : “Ma conviction, c’est que les prix vont augmenter. Les gens vont adopter la technologie, puis ne pourront plus s’en passer. Comme cela s’est produit avec Internet, puis l’iPhone.” Une perspective qui rejoint les enjeux soulevés à VivaTech, où le Premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé 655 millions d’euros supplémentaires pour le développement de l’IA en France, via France 2030, ciblant notamment les infrastructures et les capacités de calcul. Derrière la question technique se profile une question plus fondamentale : qui finance, qui contrôle, et qui risque de dépendre de qui.
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C’est l’une des questions qui traverse aussi bien le monde de l’enseignement supérieur que celui des entreprises. Les grands cabinets de conseil réduisent leurs recrutements de profils débutants. Alexandre Auger refuse le catastrophisme, sans minimiser le défi : “Je ne crois pas que le poste va disparaître : il va se transformer. On ne peut pas faire disparaître ce que j’appelle la relève. C’est elle qui, dans le fond, prendra les rôles de manager, puis d’associé.”
La responsabilité revient, selon lui, aux établissements d’enseignement autant qu’aux entreprises : “Il faut trouver un nouveau modèle. Les cabinets de conseil devront aussi revoir leur organisation pour permettre à ces jeunes d’apporter de la valeur.”
La position de HEC Montréal sur l’usage de l’IA par les étudiants est pragmatique. Il n’y a pas d’interdiction institutionnelle formelle. Chaque enseignant définit ses propres règles, communiquées dans l’environnement numérique d’apprentissage. Si l’étudiant utilise l’IA, il doit la citer comme une source.
Alexandre Auger pose une question concrète : “Si un enseignant dit à ses étudiants de ne pas utiliser l’IA pour un travail à rendre, comment peut-il le contrôler à la maison ? Cela crée une inégalité entre l’étudiant rigoureux qui respecte la règle et celui qui sait que personne ne peut le surveiller.” Sa position est la suivante : “C’est permis, sauf si on peut réellement contrôler son utilisation. Tant qu’on ne peut pas contrôler, on ne peut pas vraiment interdire.”
HEC Montréal est en train de mettre à jour son règlement sur l’usage de l’IA, le précédent datant d’environ deux ans et commençant déjà à montrer ses limites.
Alexandre Auger ne néglige pas pour autant le risque de paresse intellectuelle que peuvent induire ces nouveaux usages pédagogiques. « Les établissements universitaires ont un rôle à jouer pour que l’IA générative devienne complémentaire du travail d’apprentissage, et non un substitut. »
HEC Montréal développe ainsi des agents d’IA paramétrables par les enseignants, capables d’accompagner les étudiants sans leur fournir directement les réponses, ou encore de proposer des quiz préparatoires.
Se pose également une question d’équité : les étudiants les plus aisés ont plus facilement accès à des licences premium, souvent plus performantes. En proposant des outils de qualité via ses propres plateformes, l’école entend réduire ces écarts, tout en renforçant le contrôle sur la confidentialité des contenus pédagogiques.
Alexandre Auger prend la question au sérieux. “Les universités existent depuis des centaines d’années et je ne pense pas que l’IA va les faire disparaître. Ce que l’on va chercher à l’université, ce ne sont pas seulement des savoirs techniques, c’est tout le tissu de relations qu’on crée, l’aspect social, les rencontres, la capacité à réussir et à gérer les échecs.”
Alexandre Auger rappelle qu’à HEC Montréal, la pédagogie par “cas” reste centrale : un étudiant prépare un cas en amont, arrive en cours, débat, tire des conclusions. L’IA, selon Alexandre Auger, devrait rendre ce travail préparatoire encore plus approfondi. Les enseignants pourront alors élever leurs exigences, s’attendre à des analyses plus poussées puisque les outils permettent d’en produire davantage en moins de temps. “L’IA doit être un accélérateur de compétences, pas un remplacement de l’apprentissage.”
Sur l’horizon à dix ou quinze ans, il affiche une confiance mesurée : “On ne peut pas prévoir ce qui se passera dans quinze ans sur l’IA, mais il faut savoir dans quelle direction on veut aller, et être agile pour ajuster le plan d’action stratégique. Ma priorité reste toujours l’étudiant et sa relation avec l’enseignement.” HEC Montréal, qui compte une quarantaine de chercheurs travaillant sur l’IA et s’appuie sur des partenariats avec le Mila, IVADO et Scale AI, « n’a pas la prétention d’avoir trouvé toutes les réponses », souligne Alexandre Auger, mais s’inscrit dans un écosystème particulièrement solide.
HEC Montréal face à la révolution IA : entre investissements, souveraineté et nouveaux usages pédagogiques – Alexandre Auger (HEC Montréal)
