« Le propre d’une révolution, c’est quand on n’imagine plus comment c’était avant. L’IA va tout changer », affirme Frédéric Worms, directeur de l’École normale supérieure depuis 2022. Face aux bouleversements technologiques et démocratiques qui s’annoncent, le philosophe détaille sa stratégie pour former les chercheurs de demain : un modèle qui conjugue spécialisation pointue, interdisciplinarité exigeante et conscience des enjeux collectifs.

Par Valentine Dunyach

Qu'est-ce que le concours commun X-ENS-ESPCI ?

Au micro de Thotis, Frédéric Worms ne cache ni l’ampleur des défis, ni sa détermination. À la tête de l’École normale supérieure (ENS) – PSL depuis 2022, ce philosophe spécialiste du vivant et de la fragilité des institutions fait face à un défi inédit : comment préparer les futurs chercheurs à des révolutions scientifiques dont on ne mesure pas encore toute l’ampleur ? Intelligence artificielle, crises démocratiques, urgence climatique : autant de défis qui imposent de repenser la formation en général et le rôle d’une institution fondée en 1794, aujourd’hui en première ligne des mutations du savoir.

L'intelligence artificielle : révolution à accompagner, dangers à affronter

C’est sur le terrain de l’IA que Frédéric Worms se montre le plus incisif. S’il qualifie cette technologie de « révolution », c’est sans angélisme. « Il peut y avoir des usages très dangereux. Il ne faut pas se mettre la tête dans le sable. Il faut affronter les risques et les penser démocratiquement », martèle-t-il.

Selon lui, le danger majeur n’est pas technique mais politique : « Le plus grand danger est l’instrumentalisation de la simulation, la production d’un monde factice qui remplace les interlocuteurs réels. » Une menace directe pour la démocratie, qui repose précisément sur la confrontation d’opinions et la délibération collective.

Face à ces enjeux, l’ENS a pris des initiatives concrètes. Depuis septembre 2024, tous les étudiants de l’école suivent un cours obligatoire intitulé « Machine Learning & Scientific Discovery », visant à leur donner les clés pour comprendre et utiliser l’IA dans leurs travaux de recherche, quelle que soit leur discipline. En janvier 2026, l’institution a franchi une nouvelle étape en créant son Lab IA -NormaleSup’IA- pour accélérer la recherche et l’innovation en intelligence artificielle.

Cette initiative s’appuie sur l’intégration de l’ENS au sein de l’Université PSL et de son cluster PR[AI]RIE – Paris School of AI, ainsi que sur un écosystème deeptech en plein développement. Parmi les entreprises issues de la recherche à l’ENS figurent des noms devenus incontournables comme Mistral, Dataiku, Shift Technology, LightOn ou Aqemia, preuve que l’excellence académique peut irriguer directement le tissu économique.

Pour Frédéric Worms, l’Europe a un rôle particulier à jouer dans la régulation de l’IA : « L’Europe est peut-être le seul espace capable de construire des paliers démocratiques pour réguler l’IA, parce qu’elle sait intégrer des différences et des conflits. » Une vision qui fait écho aux débats actuels sur l’AI Act et la souveraineté numérique européenne.

Spécialisation et interdisciplinarité : le double défi des normaliens

Pour affronter ces révolutions, l’ENS mise sur un modèle pédagogique singulier. L’école forme à la fois des scientifiques et des littéraires, répartis en quinze départements distincts. Une cohabitation qui constitue l’une des spécificités majeures de l’institution. Pour Frédéric Worms, cette diversité n’est pas un luxe mais une nécessité face aux défis contemporains.

« Le savoir est un, mais il se divise nécessairement. La spécialisation est indispensable », affirme-t-il d’emblée, avant de nuancer : « Le climat, la santé, l’intelligence artificielle, la démocratie : ces problèmes doivent être abordés de manière interdisciplinaire. Notre force est de former des spécialistes capables d’expliquer leur discipline et de travailler ensemble. »

Il propose une métaphore architecturale pour décrire ce modèle : les classes préparatoires seraient les fondations, les départements disciplinaires les piliers, et l’interdisciplinarité le toit permettant de faire face aux défis communs. Une vision qui se traduit concrètement dans les parcours des normaliens, encouragés à circuler entre les disciplines et à construire des projets de recherche originaux.

« On donne aux étudiants le temps de construire un sujet de thèse original. Ce n’est pas parce qu’ils sont des génies, mais parce qu’on crée les conditions pour que leurs sujets ne soient pas simplement ceux de leurs professeurs », explique-t-il. Un coup d’œil aux thèses en cours suffit à mesurer cette dynamique prospective : « Vous y verrez l’IA, le climat, mais aussi des sujets extrêmement précis qui ne trompent pas : c’est là que se préparent les thèmes de demain. »

Frédéric Worms, ENS (École normale supérieure) - PSL - DG sur Écoute

PSL : mutualiser les forces pour répondre aux grands défis

Cette capacité à anticiper les révolutions scientifiques s’appuie aussi sur l’appartenance de l’ENS à l’Université PSL (Paris Sciences et Lettres), un regroupement d’établissements d’excellence qui compte notamment Dauphine, l’ESPCI, Mines Paris ou le Collège de France. Loin de diluer l’identité de l’école, cette intégration l’a renforcée, selon son directeur : « PSL n’a pas diminué notre autonomie, elle l’a redoublée. Nous conservons nos concours et notre identité, mais nous bénéficions d’une échelle internationale plus forte. »

Les synergies sont particulièrement visibles en master et en recherche, avec des programmes transversaux comme le master « Sciences de la durabilité » ou le programme Terrae. L’ENS offre également la possibilité d’obtenir un double diplôme avec d’autres membres de PSL, notamment Mines-PSL et l’ESPCI-PSL, permettant aux normaliens de combiner formation scientifique fondamentale et formation d’ingénieur.

Cette alliance permet aussi de mutualiser les moyens pour répondre aux défis contemporains, qu’il s’agisse de climat, de santé ou d’intelligence artificielle. « Les grands enjeux contemporains imposent le dialogue entre disciplines », rappelle Frédéric Worms, qui voit dans PSL le cadre idéal pour incarner cette ambition.

L'ENS, un modèle « exigeant mais ouvert » face aux mutations du siècle

Aujourd’hui, l’ENS peut sembler proche des universités par son spectre disciplinaire — elle couvre toutes les disciplines, des mathématiques à la philosophie en passant par la physique, les lettres ou la biologie. Mais pour son directeur, elle n’en est pas un doublon : « C’est un espace particulier où l’on recrute à un niveau très élevé, où l’on donne un temps et une liberté supplémentaires, en finançant les étudiants, pour qu’ils construisent leur propre projet de recherche dans un cadre interdisciplinaire, au contact des chercheurs du meilleur niveau. »

Ce modèle repose sur un équilibre délicat entre excellence et ouverture. « Il faut préserver ce cadre exceptionnel de savoir et de liberté, mais l’ouvrir sans l’abîmer. Le préserver sans le figer », résume Frédéric Worms.

Cette ouverture passe notamment par l’internationalisation et la diversification sociale. À sa nomination en 2022, le directeur a placé ces deux priorités au cœur de son mandat. « L’école n’est pas magiquement parfaite. Elle doit être ouverte sur la société, en amont dans ses recrutements, en aval dans ses responsabilités, et en interne dans la prise en compte des enjeux contemporains », résume-t-il.

Aujourd’hui, plus de 20 % des étudiants de l’ENS sont internationaux, et cette proportion atteint 40 % au niveau doctoral. Des chiffres qui traduisent un effort réel, mais que Frédéric Worms juge encore insuffisants : « Cela ne suffit pas. Il faut continuer à attirer, financer et intégrer des étudiants du monde entier. »

Cette ambition d’ouverture s’accompagne d’une vigilance particulière sur les conditions d’accès à l’école. Si le recrutement par concours demeure la voie royale, l’ENS travaille en amont avec les lycées et les classes préparatoires pour élargir le vivier de candidats, et en aval pour diversifier les débouchés de ses diplômés au-delà de la seule carrière académique.

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Une école révolutionnaire, toujours fidèle à sa mission fondatrice

Cette capacité à se réinventer sans renier son identité plonge ses racines dans l’histoire même de l’institution. Fondée en 1794 en pleine Révolution française, l’ENS est née dans un contexte de refondation républicaine. « Nous étions dans la phase la plus créative, la plus fondatrice de la Révolution. Après les droits de l’homme et les heures sombres de la guerre et de la Terreur, il y a eu un moment extraordinaire de fondation d’institutions républicaines majeures pour la science et l’enseignement », rappelle Frédéric Worms.

Le terme « normale » renvoie à cette mission originelle : former les formateurs, ceux qui établiront les références. « École normale signifie que l’on forme ceux qui seront la référence, ceux qui donneront la règle. Il ne s’agit pas d’imposer des normes venues d’ailleurs, mais d’inventer et de valider les savoirs du moment. » Plus de deux siècles plus tard, cette vocation demeure au cœur du projet de l’institution.

Former des élites conscientes de leur responsabilité collective

Au terme de l’entretien, Frédéric Worms revient sur ce qui constitue, selon lui, le cœur de l’engagement normalien : « Notre engagement, c’est la rigueur scientifique au service de l’amélioration du monde. » Une formule qui résume bien la double exigence de l’ENS : excellence disciplinaire et responsabilité collective.

Dans un contexte où les institutions universitaires sont parfois accusées de se couper de la société, l’ENS revendique au contraire son rôle de laboratoire d’idées et de formation des élites intellectuelles de demain. Des élites qui devront, selon Frédéric Worms, savoir conjuguer spécialisation pointue et vision globale, rigueur scientifique et conscience démocratique. Un défi à la hauteur de l’ambition révolutionnaire qui a présidé à la création de l’école, il y a plus de deux siècles. Et peut-être le seul moyen d’affronter les révolutions qui s’annoncent sans perdre de vue l’essentiel : le bien commun et la délibération démocratique.

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