Thotis a réuni, dans le cadre de la troisième édition de sa Table Ronde ESR, trois acteurs de premier plan de l’enseignement supérieur français : Stéphane Braconnier, président de l’Université Paris-Panthéon-Assas, Pascal Froissart, directeur du CELSA, et Vivien Quéma, administrateur général de Grenoble INP – UGA. L’occasion d’interroger la place de l’IA dans des disciplines aussi différentes que le droit, le journalisme et les sciences de l’ingénieur et de se demander si les jeunes, accompagnés par ces outils dès le lycée, sont encore capables d’un regard vraiment critique. Les métiers vont-ils être bouleversés ? Les établissements sont-ils prêts ? Trois regards, une conviction partagée ; mieux vaut adopter une posture offensive que défensive.
Par Valentine Dunyach
Quelle place pour la France dans la course à l’IA ? Vivien Quéma, à la tête de Grenoble INP – UGA- qui regroupe sept écoles d’ingénieurs dont l’ENSIMAG, souvent citée comme la première école d’ingénieurs française en informatique, est catégorique à ce sujet : « La France est un pays qui, historiquement, a valorisé les mathématiques. J’en veux pour preuve le nombre de lauréats de la médaille Fields, qui en fait l’un des tout premiers pays au monde. Et cette compétence en mathématiques est absolument nécessaire dès lors que l’on parle d’intelligence artificielle. »
Car l’IA, rappelle-t-il, ce ne sont pas seulement des lignes de code : « Ce sont avant tout des modèles, des algorithmes ; c’est la double compétence mathématiques appliquées et informatique qui permet de bâtir des champions de l’IA. »
Il souligne égalemnt que Grenoble INP – UGA incarne cette ambition à travers ses trois missions : former des ingénieurs experts, mener des recherches dans des laboratoires partagés avec le CNRS et INRIA, et irriguer l’écosystème industriel local ; Grenoble étant la deuxième technopole scientifique de France.
Restée pour un temps à l’écart des grandes manœuvres technologiques, les facultés de droit n’ont plus le luxe de l’attentisme. Stéphane Braconnier l’affirme avec clarté : « Force est de constater que personne n’échappera à l’intelligence artificielle, et que dans beaucoup de pays, on dispose déjà de politiques publiques extrêmement offensives sur ce terrain. »
Il prend pour exemple Singapour, dont les établissements locaux ont déjà « totalement embrassé le sujet ». Quelles que soient les disciplines, « nous avons tous un rôle important à jouer dans le portage de ce défi que représente l’intelligence artificielle dans son rapport à la connaissance, à la transmission du savoir et à la formation des étudiants ».
Pour le droit en particulier, l’IA soulève déjà des questions très concrètes : rédaction de contrats, analyse de jurisprudence, recherche documentaire accélérée. Des inquiétudes se manifestent dans les grandes professions juridiques ; avocats, notaires, commissaires de justice.
« Il faut l’admettre : il y a des choses que l’intelligence artificielle fait au moins aussi bien, voire mieux, et en tout cas plus rapidement qu’un professionnel humain. » Mais le juriste, selon lui, n’est pas condamné ; seulement appelé à se réinventer : conseil au client, stratégie, compréhension des phénomènes sociétaux… « Ce que l’IA ne peut pas prendre en charge, du moins aujourd’hui. », soutient-il.
Cette évolution n’est d’ailleurs pas sans précédent. L’apparition des premières bases de données juridiques numériques, il y a une trentaine d’années, avait déjà transformé les pratiques. « La manière de travailler évolue toujours sous l’effet de la technologie, c’est l’histoire des sociétés. » Ces enjeux sont également encadrés par un cadre légal en construction : depuis le 2 février 2025, l’IA Act européen est entré en vigueur, imposant aux employeurs de nouvelles obligations en matière de transparence algorithmique et de protection des données ; des dimensions que les facultés de droit auront précisément à enseigner. (Source : Global Workplace Insider, août 2025)
Dans le domaine des médias, la question de l’IA brûlante. En mars 2026, la responsable IA de l’Associated Press avait affirmé publiquement que « la résistance (était) futile » face à l’IA, provoquant le désaccord d’une partie de la profession, certains journalistes qualifiant ses propos d’« insultants ». (Source : Clubic, mars 2026)
Pascal Froissart, directeur du CELSA, qui forme des professionnels de la communication, du journalisme et des médias, se veut plus nuancé, mais non moins engagé : « Le monde de la communication n’a toujours connu que des crises. Depuis les débuts de l’imprimerie, c’était déjà, d’une certaine manière, la crise. Ce sera donc une évolution supplémentaire, une évolution majeure. »
Ce qu’il observe surtout, c’est que la vraie valeur ajoutée face à l’IA ne réside pas dans la maîtrise des prompts, mais dans la culture du domaine que l’on interroge.
« Pour savoir se servir de l’IA, il ne faut pas seulement poser de bonnes questions, mais des questions nourries par la culture du domaine que l’on cherche. »
Il illustre ce point avec une anecdote personnelle : cherchant les déterminants sociologiques de la pratique du jeu vidéo, il obtient des résultats bien différents de ceux qu’obtiendrait quelqu’un sans formation en sciences sociales. « Ma filleule, qui n’a pas la même culture que moi, n’aurait pas posé les mêmes questions et n’aurait pas obtenu les mêmes résultats. »
Pour lui, les humanités et les sciences sociales ont là une opportunité à saisir, et pas une menace à subir. Il met aussi en garde contre un biais souvent ignoré ; la plupart des grandes IA sont entraînées sur des corpus à dominante américaine -LinkedIn, Reddit, Wikipedia anglophone. « La réponse qui leur est donnée ne vient pas de nulle part, elle est culturellement et géopolitiquement située. » Former des journalistes capables de le comprendre est justement l’enjeu du CELSA.
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Comment les établissements intègrent-ils concrètement l’IA dans leurs cursus ? Les approches divergent, mais la direction est commune.
À Paris-Panthéon-Assas, Stéphane Braconnier annonce trois leviers : un module obligatoire de sensibilisation aux enjeux éthiques et environnementaux de l’IA pour tous les étudiants de première année, dès la prochaine rentrée ; une formation des enseignants — car « si on veut que nos collègues soient capables d’expliquer les risques liés à l’utilisation de l’IA, encore faut-il qu’eux-mêmes comprennent très bien ce que l’IA est capable de faire » ; et une certification optionnelle pour les étudiants de master, co-construite avec les professions juridiques -Barreau de Paris, Conseil supérieur du notariat-, attestant d’une utilisation maîtrisée de l’IA en contexte professionnel. Un vice-président dédié aux questions d’IA a été nommé au sein de l’université il y a un an et demi.
À Grenoble INP, Vivien Quéma mise sur des pédagogies dites innovantes. À travers ce type de module ludique comme le « procès de l’IA »organisé au sein de l’établissement, Grenoble INP – UGA travaille à armer ses élèves pour que, lorsqu’ils seront ingénieurs ou managers dans un ou deux ans, ce soient des professionnels responsables. » L’éthique y côtoie la question environnementale : les algorithmes tournent dans des data centers énergivores, et cette réalité doit s’intégrer dans la formation des concepteurs comme des utilisateurs.
Au CELSA, ce sont les professionnels eux-mêmes qui font remonter les pratiques du terrain ; une richesse propre à une école où les intervenants extérieurs sont nombreux. Pascal Froissart note l’émergence d’IA souveraines développées en interne par les grandes entreprises, distinctes de ChatGPT ou Mistral. Un signal fort pour orienter les formations : « Ces professionnels expliquent aux étudiants qu’il ne faut pas mentionner ChatGPT sur leur CV, mais les générateurs d’IA en général. »
La question qui dérange : les jeunes qui grandissent avec l’IA depuis le collège développeront-ils un regard critique, ou risquent-ils au contraire de le perdre ? Pascal Froissart déconstruit l’idée reçue des digital natives naturellement mieux équipés. « C’est en réalité le conflit des anciens et des modernes. Les « vieux » que nous sommes sont-ils plus à même d’appréhender le changement social que des jeunes qui n’ont pas vu la différence mais qui y sont plongés ? Je pense que cela dépend des talents des uns et des autres. »
Stéphane Braconnier confirme cette intuition et pointe un phénomène déjà visible sur le marché du travail : ce ne sont pas les seniors qui sont remplacés par l’IA, mais les jeunes en début de carrière. « Les seniors ont cette culture, ces heures de vol — et les heures de vol, ça ne se remplace pas, du moins pour l’instant. » Les petites recherches juridiques de base, les contenus factuels standardisés : voilà ce que l’IA peut désormais prendre en charge. Ce que ni lui ni Froissart ne disent, mais qui s’impose en creux : si les stagiaires d’aujourd’hui ne deviennent pas les seniors de demain, qui assumera les responsabilités complexes dans dix ans ?
Vivien Quéma reste quant à lui confiant : « L’IA est une menace pour l’exécutant ; au contraire, elle augmente l’expert. » Et les grands défis ; transition écologique, souveraineté numérique, IA frugale, appelleront selon lui des dizaines, voire des centaines de milliers d’experts. « Au regard du nombre de défis auxquels le monde collectivement fait face, nous aurons de quoi occuper tout le monde. Je n’en ai aucun doute. »
L’IA ne représente pas une discipline en soi, mais plutôt un outil qui amplifie ce qu’on lui apporte. Droit, journalisme, ingénierie : dans chacun de ces champs, les trois intervenants de la Table Ronde ESR convergent vers une même conviction. Ce qui résistera à l’automatisation, ce n’est pas la vitesse d’exécution ni la maîtrise des outils, mais davantage la profondeur de la culture, la capacité à poser les bonnes questions, à exercer un jugement, à assumer une responsabilité. Former des experts capables de tout cela, c’est précisément ce que les établissements d’enseignement supérieur ont toujours su faire. L’IA ne les rend pas obsolètes, elle les rend indispensables.
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Les études de Droit

