Réunis à Toulon pour leur assemblée générale de rentrée mardi 26 août, les présidents d’université ont dressé un état des lieux sombre des finances de leurs établissements. Entre précarité étudiante persistante et incertitudes budgétaires liées à la présidentielle de 2027, France Universités entend peser dans le débat public.
Par Thibaud Arnoult
C’est à Toulon, premier port militaire d’Europe, que France Universités a choisi de tenir son assemblée générale de rentrée. Une cinquantaine de présidents d’université ont fait le déplacement dans le Var, à l’invitation de Xavier Leroux, président de l’Université de Toulon, pour deux journées de travail consacrées aux grands dossiers de l’année universitaire 2026-2027. L’association, qui représente 75 universités et une centaine d’établissements au total, soit près de 1,9 million d’étudiants, a ouvert la séquence par une conférence de presse au ton grave, dominée par la question financière.
« La situation est préoccupante de façon générale et alarmante pour un certain nombre d’établissements », a d’emblée posé Lamri Adoui, président de France Universités. S’il ne dispose pas encore de chiffres consolidés pour 2026, le constat sur l’exercice précédent est sans appel : « Plus de la moitié des universités étaient en situation déficitaire en 2025. Ce sont plusieurs centaines de millions d’euros dont on parle. »
En cause, selon lui, des transferts de charges qui grèvent des budgets en apparence stables. Les subventions pour charge de service public augmentent légèrement chaque année, reconnaît le président de France Universités, « mais jamais à périmètre constant ». La protection sociale complémentaire et le CAS Pensions, ces cotisations de retraite versées pour les personnels, absorbent à eux seuls des sommes considérables, de l’ordre de 200 millions d’euros par an pour les seules cotisations de retraite. « Nous préférons consacrer des budgets à la vie étudiante, à la formation et à la recherche plutôt que de payer des pensions de retraite », résume Lamri Adoui, qui rappelle la conclusion du rapport des Assises du financement des universités : si rien n’évolue, tous les établissements seront déficitaires à l’horizon 2030.
Un engagement ministériel pourrait toutefois desserrer l’étau. « Nous avons normalement l’engagement de la part de notre ministre que nous n’aurons pas à payer l’augmentation du CAS Pensions initialement prévue. Ce serait une très bonne nouvelle si c’est confirmé », indique le président de France Universités, qui pourrait alors concentrer ses efforts sur « la défense des budgets de la loi de programmation pour la recherche, aujourd’hui très mal respectée au niveau de l’État ».
Xavier Leroux invite pour sa part à dépasser la seule comptabilité des déficits, une distinction qu’il juge « un peu artificielle ». Certaines universités affichent des comptes à l’équilibre, explique-t-il, non par choix mais parce qu’elles ont réduit leurs activités de formation et de recherche faute de financements. « Même si elles ne sont pas identifiées comme étant en déficit, il y a déjà un impact très négatif de cette situation financière sur l’activité, sur les étudiants, sur les entreprises de leur bassin économique. » Son propre établissement, dont le budget a été validé par le rectorat, se situe « vraiment à la limite » : « On n’est pas déficitaire, mais on a dû politiquement, stratégiquement faire des choix en interne que j’aurais voulu ne pas avoir à faire. »
Les deux présidents récusent par avance le procès en demande perpétuelle de moyens. « Nous ne sommes pas dans une démarche consistant qu’à dire qu’on a besoin de plus d’argent pour fonctionner, nous sommes bien conscients de la situation globale du pays », affirme Xavier Leroux, qui plaide pour la définition de priorités nationales claires, quitte à assumer que d’autres sujets passent au second rang. Quant à l’évaluation de l’usage des fonds publics, Lamri Adoui balaie toute frilosité : « On n’a pas du tout peur de l’évaluation du moment qu’elle est claire, transparente, sincère et contradictoire. La représentation nationale est légitime à demander ce qu’on fait du financement public. »
Sur les droits d’inscription différenciés pour les étudiants extracommunautaires, dont la généralisation est actée, le président de France Universités confirme que « le décret va être appliqué », tout en pointant une restriction de l’autonomie des établissements, contraints de procéder à des exonérations au cas par cas, dossier par dossier, alors que les universités comptent plus de 10 % d’étudiants internationaux. Il prévient surtout contre une illusion budgétaire : entre les publics exclus du dispositif, la possibilité d’exonérer 30 % des étudiants et l’obligation de réinvestir une large part des recettes dans la qualité d’accueil, « ce qui restera libre de droit vis-à-vis du budget de l’université est extrêmement marginal ». Quant à un éventuel effet sur les inscriptions d’étudiants internationaux, il faudra attendre un à deux mois pour disposer d’une lecture fiable, date à date.
La rentrée est aussi marquée par la publication, le 17 août, de l’enquête annuelle de l’UNEF sur le coût de la vie étudiante. Le syndicat y chiffre la hausse à 1,66 % sur un an, portant le reste à charge mensuel moyen à 1 300 euros, un montant qui dépasse pour la première fois le seuil de pauvreté en France. Le logement demeure le premier poste de dépense, avec un loyer moyen de 627 euros dans le parc privé, qui grimpe à 857 euros en Île-de-France, tandis que seuls 5,82 % des étudiants accèdent à un logement du Crous. Plus de la moitié des étudiants déclarent par ailleurs sauter régulièrement des repas pour des raisons financières.
Interrogé sur ce baromètre, Lamri Adoui reconnaît des « questions de précarité étudiante toujours prégnantes en cette rentrée universitaire ». Le président de France Universités détaille la mobilisation des établissements : déploiement d’épiceries sociales et solidaires, qui fera l’objet de séquences de travail dédiées durant l’assemblée générale, renforcement des services de santé étudiante, alors que « la santé mentale devient le premier motif de consultation », accompagnement par les assistants sociaux et mobilisation des fonds de la CVEC. Sur le logement, « sujet extrêmement préoccupant » à ses yeux, les universités parviennent parfois à négocier des solutions d’urgence avec les Crous ou le parc privé.
Mais la réponse structurelle se fait attendre. Lamri Adoui réclame de longue date le second volet de la réforme des bourses annoncée en 2022, après une première étape paramétrique portée par Sylvie Retailleau. Il appelle à une refonte systémique : linéarisation des échelons pour gommer des effets de seuil « considérables », indexation sur l’inflation et prise en compte de la décohabitation, le logement étant le premier poste de dépense des étudiants. Sur la généralisation du repas à un euro, entrée en vigueur au printemps et dont certains craignent qu’elle n’engorge les restaurants universitaires, les présidents restent prudents : lancée juste avant l’été, la mesure ne peut pas encore être évaluée.
Au-delà de la rentrée, c’est bien l’année 2026-2027 tout entière qui s’annonce singulière. « Nous sommes maintenant dans la projection de la construction du budget 2027, qui sera une discussion probablement très difficile, dans le contexte de l’élection présidentielle à venir », anticipe Lamri Adoui. Le président de France Universités ne cache pas ses interrogations : « Est-ce qu’un budget sera voté ? Et si oui, dans quelles conditions ? On est incapable de le dire aujourd’hui. »
L’association rappelle au passage la promesse du Premier ministre Sébastien Lecornu, qui a hissé l’enseignement supérieur, la recherche et l’innovation au rang des cinq priorités de la Nation : « Nous attendons que cela se traduise par des choix budgétaires courageux, dans un moment que l’on sait difficile. » Et de convoquer des ordres de grandeur éloquents : la France investit chaque année 75 milliards d’euros de moins que l’Allemagne dans la recherche et l’innovation, et il manque 25 milliards d’euros par an, dont un tiers d’argent public, pour tenir la promesse des 3 % de PIB formulée à Lisbonne il y a vingt-cinq ans.
Dans ce contexte, les contrats d’objectifs, de moyens et de performance (Comp) suscitent un intérêt mêlé de vigilance. Une dizaine d’universités en ont signé un cet été, dont celle de Toulon, dont le contrat intègre une dimension duale civile et de défense inédite au niveau d’une stratégie d’établissement. « Que sur le principe, on ait une discussion stratégique avec l’État sur notre vision, notre trajectoire et notre projet d’établissement, cela ne me choque pas du tout, c’est même très positif. Mais on verra dans la durée si les établissements ont eu des moyens », tempère Lamri Adoui.
L’année verra aussi avancer plusieurs chantiers structurants pour les formations, au premier rang desquels la réforme attendue de l’accès aux études de santé, appelée à succéder au dispositif PASS/LAS, dont les contours doivent se préciser dans les prochains mois et que les universités suivront de près.
Surtout, France Universités entend prendre toute sa place dans le débat présidentiel. Les présidents doivent en discuter entre eux dès cette assemblée générale, avant de dévoiler leurs propositions lors d’un grand colloque organisé le 15 octobre à Paris, consacré à la place des universités et à ce qu’elles apportent à la société. « L’université est un bastion démocratique, un des endroits où on a la possibilité de débattre et de former de façon éclairée et contradictoire », veut croire Xavier Leroux. Un plaidoyer que les candidats à l’Élysée devraient entendre à de nombreuses reprises d’ici au printemps.
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