Entre Parcoursup, Mon Master, diplômes et titres RNCP, prolifération d’établissements privés non reconnus et projet de régulation de l’enseignement supérieur, naviguer dans le système d’orientation français n’a jamais semblé aussi complexe. À l’occasion du deuxième épisode de la Table Ronde de l’ESR sur Thotis, trois directeurs d’établissements de premier plan ont accepté de clarifier les enjeux d’un secteur en pleine transformation.
Par Valentine Dunyach
Alexandre de Navailles, directeur général de KEDGE Business School, Carole Deumié, directrice générale de Centrale Méditerranée et Xavier Leroux, président de l’Université de Toulon, ont livré leur analyse sans détour sur l’orientation des étudiants, la régulation du privé et les défis de la qualité académique.
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Depuis le 19 janvier 2026, la phase d’inscription sur Parcoursup est ouverte. Chaque année, le rituel d’orientation post-bac s’accompagne de son lot d’anxiétés familiales, face aux quelque 25 000 formations disponibles sur la plateforme. Faut-il pour autant accabler l’outil ?
Xavier Leroux rappelle que Parcoursup constitue seulement un outil d’orientation et ne doit pas être tenu responsable de tous les écueils du système français : « Il ne faut pas céder au ‘Parcoursup bashing’. C’est un outil perfectible, mais globalement efficace. » Le président de l’Université de Toulon souligne que, selon lui, la plateforme a profondément simplifié l’organisation de l’orientation depuis la réforme du baccalauréat. Il illustre son propos à travers sa propre expérience en tant que père : « En quelques week-ends, j’ai pu accomplir des démarches qui, auparavant, auraient pris un temps considérable, parfois sans résultat ».
Même lecture du côté de Mon Master, qui a étendu la logique de Parcoursup à l’entrée en deuxième cycle. Pour le président de l’université, la plateforme répond à une réalité incontournable ; les capacités d’accueil en master sont limitées et la sélection doit être organisée de manière transparente à l’échelle nationale. « On ne peut pas laisser croire aux étudiants qu’il existera toujours un master correspondant exactement à leurs attentes », affirme-t-il. Alexandre de Navailles partage cette analyse, insistant sur l’amont ; si l’étudiant a construit son projet progressivement, Mon Master « devient une étape logique ». Les deux plateformes ne sont, au fond, que des miroirs d’un problème plus structurel ; celui de l’orientation elle-même.
Sur ce point, les trois intervenants convergent : l’orientation se joue tôt, voire très tôt. Carole Deumié revient sur un élément à ce sujet : « L’orientation ne commence pas en terminale ; elle commence bien avant. » Pour la directrice de Centrale Méditerranée, les choix déterminants pour la filière ingénierie interviennent dès la première, avec le choix des spécialités scientifiques. Ce qui suppose que les familles et les élèves aient commencé à se projeter dès le collège.
La question de la sous-représentation des femmes dans les écoles d’ingénieurs illustre nettement les effets de ce déficit d’anticipation. « Les stéréotypes s’installent très tôt. Il faut agir dès le plus jeune âge pour que les jeunes filles puissent s’autoriser à choisir ces filières scientifiques », souligne-t-elle. Des rôles modèles, des illustrations concrètes, une image renouvelée des métiers, sont autant de leviers à actionner.
Sur la question de l’orientation, Xavier Leroux insiste sur le travail de terrain déjà mené avec les lycées. À Toulon, l’université organise chaque année des événements « bac -3 / bac +3 » permettant de tisser des liens avec les équipes pédagogiques du secondaire. L’orientation, rappelle-t-il, « est un travail commun entre l’enseignement supérieur et les équipes du secondaire, qui connaissent bien leurs élèves ».
Alors que les grandes écoles et universités publiques jouent la carte de la transparence sur leur offre de formation et l’accompagnement proposé, certains acteurs privés se développent dans l’ombre, véhiculant de fausses promesses aux jeunes. La multiplication des établissements à but lucratif, portée notamment par l’essor de l’apprentissage, soulève de sérieuses questions de régulation.
Alexandre de Navailles tire la sonnette d’alarme à ce sujet. À la tête d’un établissement privé, KEDGE Business School, association à but non lucratif labellisée EESPIG, le directeur général connaît parfaitement la distinction. « Quand des étudiants s’engagent dans des formations entièrement digitales, sans enseignants identifiés, sans recherche, sans accréditation solide, et parfois sans locaux, il y a un problème », assène-t-il.
Le directeur général de la business school pointe notamment le détournement sémantique : certaines structures se présentent comme « reconnues par le gouvernement » en s’appuyant sur un titre RNCP validé par le ministère du Travail – une réalité bien différente de celle d’un diplôme reconnu par le ministère de l’Enseignement supérieur. Il insiste : « Se dire reconnu par le gouvernement alors qu’on ne dispose que d’un titre RNCP, c’est détourner une reconnaissance qui, en réalité, n’en est pas une. »
Découvre cet épisode de Table Ronde ESR : (VIDÉO) Parcoursup, classes préparatoires, Mon Master… Table ronde de l’ESR #2 !
Carole Deumié rappelle, de son côté, l’existence de garde-fous dans l’ingénierie : la Commission des titres d’ingénieur (CTI) encadre strictement les habilitations. « On ne peut pas s’improviser formateur en data ou en intelligence artificielle sans adossement scientifique solide », souligne-t-elle. La crédibilité d’une formation repose sur la qualité de son corps enseignant et sur son environnement de recherche.
Xavier Leroux, lui, pointe une responsabilité politique : « S’il existe aujourd’hui des officines qui se développent, c’est aussi lié à l’insuffisance du soutien de l’État à ses opérateurs publics. » Autrement dit, le vide laissé par un service public sous-financé crée les conditions de l’opportunisme commercial.
Le débat autour du projet de loi porté par Philippe Baptiste a mis sur la table une question sensible : faut-il distinguer, dans le paysage de l’enseignement supérieur privé, les établissements à but non lucratif des structures à vocation commerciale ?
Pour Alexandre de Navailles, la réponse ne se résume pas à une opposition nette public/privé ou lucratif/non lucratif. « Ce qui compte d’abord, c’est la reconnaissance des diplômes ». Derrière cette reconnaissance, il existe d’abord un dispositif académique : des enseignants-chercheurs, de la rigueur, un accompagnement des étudiants et une ouverture à la diversité sociale. Sa véritable préoccupation porte sur l’argent public. L’apprentissage, modèle « vertueux » à ses yeux, est devenu une manne financière captée par des structures dont la qualité académique peut aujourd’hui être questionnée. « Il faut arrêter de financer par l’apprentissage des formations qui ne répondent pas à des critères académiques solides », martèle-t-il. Certains organismes d’évaluation, suggère-t-il, pourraient jouer un rôle accru dans les contrôles, pour s’assurer que « ce qui est annoncé est effectivement délivré ».
Face à cette jungle, comment un étudiant, ou ses parents, peuvent-ils s’y retrouver ? Les trois intervenants s’accordent sur plusieurs critères fondamentaux.
La reconnaissance du diplôme, d’abord. Il convient de distinguer un diplôme reconnu par le ministère de l’Enseignement supérieur (licence, master, diplôme d’ingénieur) d’un simple titre RNCP enregistré au répertoire du ministère du Travail. La nuance est capitale pour la poursuite d’études et la valeur sur le marché du travail.
L’adossement à la recherche, ensuite. Carole Deumié insiste : une formation solide s’appuie sur des enseignants-chercheurs actifs. Une école ou un organisme qui recrute des formateurs sans rattachement académique identifié mérite d’être regardé avec vigilance.
Les accréditations et labels, comme le grade de licence, le grade de master, ou l’habilitation CTI pour les ingénieurs, constituent des balises fiables. De même, le statut ESPIG (établissement d’enseignement supérieur privé d’intérêt général) implique des engagements en matière d’accueil de boursiers et de missions d’intérêt général.
Les journées portes ouvertes et les liens avec les lycées restent également, pour Xavier Leroux, des moments irremplaçables. « Le passage sur un campus est un moment important », rappelle-t-il. Rencontrer les équipes pédagogiques, poser des questions concrètes sur les débouchés, les taux d’insertion, les partenariats entreprises : autant d’indicateurs que nulle brochure marketing ne remplace.
Enfin, se méfier des formations qui « forment seulement pour un emploi immédiat ». Comme le formule Carole Deumié : « Nos établissements ne forment pas seulement pour un emploi. Ils forment l’intelligence. Il ne s’agit pas seulement de former pour les métiers de demain, mais aussi pour penser les métiers d’après-demain. »
Diplôme national, grade de master, visa ministériel, titre RNCP : derrière ces appellations se cachent des réalités très inégales. Comment un étudiant ou sa famille peut-il distinguer une formation solide d’une offre aux promesses creuses ? Voici quelques repères.
Un diplôme national (licence, master, diplôme d’ingénieur) est délivré au nom de l’État et reconnu automatiquement dans toute l’Union européenne via le système LMD.
Le grade, conféré par le ministère à certaines grandes écoles accréditées, offre les mêmes garanties académiques. Le visa, lui, atteste de la qualité d’une formation privée sans nécessairement conférer de grade.
Quant au titre RNCP, enregistré au répertoire du ministère du Travail, il valide des compétences professionnelles, mais ne garantit ni crédits ECTS, ni accès au doctorat, ni bourses sur critères sociaux. Une nuance que certains établissements s’emploient à brouiller, au risque de tromper des étudiants sur la portée réelle de leur futur diplôme. Vérifier le statut exact de la formation, ses crédits ECTS, ses taux d’insertion et ses conditions d’accès aux bourses : autant de réflexes qui, à l’heure de s’engager, peuvent éviter de coûteuses désillusions.
L’enseignement supérieur français est aujourd’hui à la croisée des chemins. Entre plateformes nationales à perfectionner, offre privée en plein essor et service public sous pression budgétaire, l’enjeu dépasse l’outil pour toucher à la stratégie elle-même. Alexandre de Navailles résume l’exigence de l’enseignement supérieur à apporter demain : « Ce qui compte, c’est que les étudiants ne soient pas trompés, qu’ils sachent précisément ce qu’ils obtiennent et qu’ils bénéficient d’une formation solide, reconnue et durable. »
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