Au-delà des grands principes, c’est une disposition précise du texte qui préoccupe le plus les deux dirigeants au quotidien : son article 8, qui instaure un droit de rétractation au bénéfice des étudiants. Dans sa version adoptée au Sénat, l’article ouvre une possibilité de résiliation sans motif jusqu’à trente jours avant le début de la formation, avec remboursement des sommes versées. Plusieurs amendements, écartés à ce stade mais susceptibles de revenir à l’Assemblée nationale, envisageaient d’étendre cette faculté jusqu’à plusieurs mois après la rentrée. La perspective d’accepter des désistements d’étudiants sans aucune pénalité dans les délais évoqués — avant et après le début du programme — inquiète. Valérie Moatti exprime ses réserves sans détour. « Notre modèle repose en grande partie sur la capacité à sécuriser les étudiants suffisamment tôt. Si chacun peut se désister dans un délai de trois mois et obtenir un remboursement intégral, la situation devient ingérable. Nous irions chercher des étudiants qui, dans l’intervalle, faute d’avoir été appelés en liste principale, auront accepté une place ailleurs, en France ou à l’étranger. Resteraient des places vides, et donc des pertes importantes. »
La directrice de Gobelins souligne que la menace pèse plus lourdement encore sur les écoles de spécialité que sur les écoles de management. Les métiers de la création visuelle, de l’animation ou du jeu vidéo reposent sur des modèles économiques intrinsèquement plus fragiles. « Ce sont des métiers où l’insertion professionnelle est plus délicate, où l’on peut difficilement augmenter davantage les frais de scolarité, et qui exigent un encadrement renforcé en raison de leur dimension très technique, ainsi que des moyens matériels et des espaces importants. Ces modèles sont, par nature, déjà plus fragiles. » Fragiliser davantage des références mondiales comme Gobelins ou Ferrandi serait, selon elle, « extrêmement dangereux ».
Stéphan Bourcieu prolonge l’analyse en distinguant trois niveaux de risque. Sur le plan des écoles, d’abord, la mesure rouvrirait une concurrence internationale sans garde-fou. « À l’international, la compétition entre établissements est rude. Si l’on laisse des établissements britanniques, espagnols ou néerlandais à rappeler des étudiants avec lesquels nous avons déjà engagé une démarche d’intégration, la situation deviendra très difficile à tenir. » Sur le plan national, ensuite, il y voit le retour de pratiques que les concours communs avaient justement permis d’éteindre. « On recréerait une concurrence frontale entre les écoles, une forme de SIGEM avant le SIGEM. » Il rappelle à quoi ressemblait cette période, pour les plus jeunes qui ne l’ont pas connue : « Les élèves issus de prépa étaient affectés dans une école, puis on les appelait pour leur proposer une place ailleurs. Un étudiant affecté dans une école se voyait rappelé par une autre école. C’était devenu déraisonnable. »
Le troisième niveau est plus inattendu, et le directeur de BSB le formule en citoyen autant qu’en dirigeant. Il redoute un détournement du dispositif à des fins migratoires. « On ouvrirait alors la plus grande filière d’immigration clandestine de France : des étudiants s’inscriraient chez nous, verseraient un acompte qu’ils pourraient récupérer, puis disparaîtraient. » Il précise que le phénomène existe déjà, malgré la vigilance de Campus France, et que la suppression des arrhes ne ferait qu’en abaisser le coût d’entrée. Le sujet est sensible, mais il l’assume comme l’un des effets de bord rarement évoqués d’une mesure pensée pour protéger les étudiants.