Précarité étudiante,, liberté académique, financement des universités, essor du privé lucratif, intelligence artificielle ou encore insertion professionnelle : à la tête d’Aix Marseille Université (amU), la plus grande université francophone, Éric Berton revient sur les principaux défis qui traversent aujourd’hui l’enseignement supérieur français. Dans cet entretien accordé à Thotis, il présente les priorités de son établissement, ses engagements et plaide pour une université publique appelée, selon lui, à se réinventer afin de mieux accompagner les étudiants.
Par Valentine Dunyach
Née le 1er janvier 2012 de la fusion des trois universités du territoire, Aix Marseille Université (amU) est aujourd’hui la plus grande université francophone au monde. Éric Berton aime la résumer d’une formule : « C’est le grand huit. Quatre-vingt mille étudiants, huit mille personnels, huit cent millions d’euros de budget, huit cent mille mètres carrés de construits. »
Répartis sur cinq grands campus dans dix villes et quatre départements, d’Aix à Digne, de Gap à Arles en passant par Marseille, les 84 000 étudiants d’amU, dont plus de 12 000 internationaux, côtoient 17 facultés, écoles et instituts, et 130 structures de recherche.
Le président en résume l’identité en trois mots : « Excellence en recherche, complète en formation et socialement engagée. C’est un triptyque que nous essayons de maintenir au niveau d’excellence. », souligne-t-il.
Interrogé sur la précarité étudiante, Éric Berton commence par nuancer l’utilisation de ce terme, avant de dresser un constat qu’il juge préoccupant : « Je ne parle pas de précarité étudiante, je parle de pauvreté étudiante. Les étudiants, comme partout en France, ont du mal à se loger, à se nourrir, ne consultent pas de médecin. C’est catastrophique. »
Derrière ce mot, il dessine un modèle d’université à réinventer : « J’œuvre pour un nouveau modèle dans lequel on place l’étudiant comme acteur financé, avec des conditions d’assiduité. Je veux faire de nos étudiants des acteurs de la vie économique. C’est un changement total de vision de l’université. Nous n’en sommes pas là. »
En attendant, amU multiplie les dispositifs concrets en ce sens. Pour lutter contre la pauvreté étudiante, amU déploie des bourses, un accompagnement psychologique, des aides au logement, des assistants sociaux et deux centres de santé, à Aix et à Marseille, où les étudiants et les personnels bénéficient gratuitement de consultations médicales et paramédicales.
Une téléconsultation complète le dispositif pour les étudiants des autres villes du réseau. La création de logements universitaires est également en cours, grâce à la dévolution des campus : « On ne fait pas de différence sur les campus entre étudiants et personnels. Nous vivons tous dans les campus. »
Cette politique sociale repose sur la conviction que l’égalité des chances ne se joue pas seulement en termes d’accès aux études supérieures : un étudiant qui a faim ou qui fait deux heures de transport par jour n’a pas les mêmes conditions d’étude que les autres. Depuis les lycées des quartiers nord de Marseille jusqu’aux bassins ruraux de Haute-Provence, amU va chercher les étudiants là où ils sont pour leur proposer un accompagnement le plus complet possible. Le programme Panorama traduit concrètement cette ambition, en créant du lien avec les lycéens et en leur présentant toutes les options dont ils disposent avant même leur entrée à l’université.
Interrogé sur la campagne citoyenne lancée autour des préoccupations de la jeunesse en lien avec la Fondation Jean Jaurès, Éric Berton assume pleinement cette initiative, qu’il considère comme relevant du devoir de l’université : « La mission de l’université est d’éclairer le débat public. »
Cet engagement prend d’ailleurs une forme concrète à l’approche des élections présidentielles. En effet, amU s’est associé au Cercle des économistes pour les Rencontres économiques d’Aix (tenues début juillet 2026), en créant un dispositif permettant à près de 250 jeunes de formuler des propositions. En partenariat avec le média HugoDécrypte, l’institut de sondage Ipsos, A Voté et Change.org, l’initiative vise à transformer ces travaux de réflexion en dix propositions concrètes portées par des étudiants ambassadeurs auprès des équipes de campagne. « Nous ne voulons pas parler à la place de la jeunesse. Nous voulons juste lui donner les moyens de se faire entendre. »
Éric Berton fait état des dérives constatées dans l’espace numérique des universités : « Actuellement, la parole est débridée et complètement décomplexée. » Face à la montée des discours racistes et antisémites, souvent portés par des étudiants « persuadés que les réseaux sociaux échappent à tout cadre légal », amU a choisi de mener une campagne alliant information, formation, sensibilisation et, si nécessaire, sanctions disciplinaires.
Pour Éric Berton, la conviction qui sous-tend cette démarche est la suivante : « L’université publique est la solution à tous ces maux que nous traversons actuellement. »
En contrepoint, Éric Berton cite l’exemple des États-Unis, où il juge que les fractures de la société se répercutent sur les campus. À l’inverse, il affirme vouloir faire d’Aix Marseille Université « un sanctuaire par rapport au maelstrom du monde extérieur », où chacun est accueilli quelles que soient ses convictions politiques, son orientation sexuelle ou sa religion. Le partenariat avec le Camp des Milles, le seul camp d’internement et de déportation de la Seconde Guerre mondiale encore intact et accessible au public, s’inscrit dans la conviction d’Éric Berton que l’université a une responsabilité mémorielle et citoyenne : « C’est un endroit choquant. Et c’est bien, parfois, de choquer pour réveiller les consciences. »
Face aux restrictions imposées aux chercheurs américains sous l’effet de pressions politiques, amU a initié Safe Place for Science, programme d’accueil doté de 15 millions d’euros. Vingt lauréats ont été sélectionnés ; le contingent le plus important parmi les universités françaises. Douze d’entre eux bénéficient en outre du soutien de l’État via Choose France.
Ces chercheurs, certains licenciés, d’autres privés de subventions, viennent ainsi s’établir trois ans à Aix et Marseille avec leurs étudiants. Éric Berton voit dans cette seule interaction une victoire déjà décrochée : « Les collaborations sont déjà lancées. Ce sont des générations qui vont se rencontrer, se connaître, tout au long de leurs carrières respectives. Cela est déjà acquis. ». amU participe également au programme PAUSE pour l’accueil de chercheurs en danger (libanais, ukrainiens ou encore palestiniens) et exonère certains étudiants issus de pays en crise.
Sur la hausse des droits d’inscription pour les étudiants extracommunautaires, la position d’Éric Berton est claire : « Je le dis très clairement : ce décret, pour moi, n’est pas bon. » Le président d’Aix Marseille Université rappelle que ces étudiants ; environ 5 000 au sein de l’établissement, majoritairement originaires d’Afrique, suivent des formations dans des domaines stratégiques comme l’ingénierie, l’intelligence artificielle ou les humanités, avant de contribuer à la recherche et au développement économique de la France. Il complète : « Se priver de cette population étudiante n’est pas une bonne idée. »
Tout en appliquant le cadre réglementaire en vigueur, amU a choisi de mettre en place un dispositif de compensation à travers des bourses dédiées. Une réponse qui pourrait toutefois évoluer selon les choix politiques à venir : « L’enjeu sera peut-être de faire disparaître ce décret. », souligne le président d’amU.
Sur le développement du privé lucratif dans l’enseignement supérieur, Éric Berton trace une ligne nette entre les grandes écoles sérieuses, les écoles de formation interne d’entreprises, avec lesquelles amU collabore en formation continue, et ce qu’il qualifie d’ « officines du privé lucratif sauvage ». Il pointe notamment leur capacité à prospérer sur l’angoisse générée par Parcoursup pour les jeunes et leur famille, et leur présence croissante dans les collectivités locales ; une catastrophe, selon lui.
S’il soutient le projet de loi visant à mieux encadrer le secteur, Éric Berton estime toutefois que le texte ne va pas suffisamment loin : « Je pense qu’il faut qu’il aboutisse. Je pense même qu’il faut aller plus loin. » Son argument central : « Un label, ce n’est pas une évaluation. Il faut évaluer, évaluer, évaluer. À partir du moment où l’État injecte de l’argent, il a le droit de mener une évaluation de l’argent investi. »
Pour le président d’Aix Marseille Université, l’intelligence artificielle dépasse largement le seul enjeu technologique. Éric Berton y voit « une révolution sociétale » appelée à modifier « la manière dont nous allons vivre ensemble ».
Éric Berton indique par ailleurs qu’amU développe également son propre outil, pensé pour être « en phase avec les valeurs humanistes de l’université ». Son déploiement s’accompagne d’une sensibilisation et d’une formation des personnels enseignants, administratifs et des étudiants.
Le Président d’amU réfute également l’idée selon laquelle les universités seraient déconnectées des besoins des territoires. Aix Marseille Université s’appuie notamment sur un comité de prospective stratégique réunissant industriels, chambre de commerce et acteurs socioéconomiques.
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