Destruction de postes, baisse des embauches chez les jeunes diplômés, redistribution inégale des gains de productivité… Lors de la conférence de presse organisée par l’INSEAD mardi 2 juin autour des enjeux du travail et des talents, Alexandra Aroulet et Nathalie Nawrocki ont dressé un état des lieux nuancé de l’impact de l’intelligence artificielle sur l’emploi.
Par Félix Guillaume
L’INSEAD a réuni récemment près de 200 dirigeants RH, chercheurs et experts pour débattre d’un sujet qui agite autant les salles de conseil que les amphithéâtres : l’intelligence artificielle va-t-elle détruire le travail ? Rebaptisé « Travail et Talents », cet événement a mis en lumière des dynamiques complexes, loin des discours manichéens qui opposent les enthousiastes de la tech aux cassandres du chômage technologique.
D’abord, les experts de l’INSEAD ont tenu à rappeler que la peur de la machine n’est pas nouvelle. À chaque grande révolution technologique ; la mécanisation agricole au XIXe siècle, l’automatisation industrielle dans les années 1970. Puis la vague informatique des années 1990, les mêmes craintes ont resurgi : la technologie va remplacer les emplois, les humains vont devenir inutiles, le chômage de masse est inévitable.
À chaque fois, ces craintes ne se sont pas vérifiées dans leur forme la plus catastrophiste. Non pas que la technologie ne détruise pas des emplois, elle en détruit effectivement, mais parce que deux forces contraires jouent simultanément : d’un côté, l’effet de substitution, où la machine remplace le travail humain sur certaines tâches ; de l’autre, l’effet de création, où de nouveaux métiers émergent et où les emplois existants se transforment en absorbant les gains de productivité. L’histoire a montré que la seconde force l’a, jusqu’ici, toujours emporté sur la première sur le long terme.
Mais les experts sont également prudents : les craintes actuelles ne sont pas complètement infondées, et cette fois-ci, quelque chose de différent se joue.
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Ce qui distingue la révolution de l’IA des précédentes, c’est moins son ampleur que sa vitesse et les profils qu’elle touche en premier. Les révolutions industrielles passées avaient surtout frappé les emplois manuels, peu qualifiés. L’IA générative, elle, s’attaque en priorité aux tâches cognitives répétitives : rédaction, analyse, synthèse, codage de base, qui constituaient jusqu’ici le cœur des postes juniors et des premiers emplois des jeunes diplômés.
Cependant, les données sont préoccupantes. Lors de la conférence, le constat d’une baisse de l’ordre de 15 % des embauches de jeunes diplômés dans les secteurs les plus exposés a été évoqué. Un chiffre cohérent avec les données observées à l’international : aux États-Unis, l’emploi des moins de 30 ans dans la tech était inférieur de près de 20 % à son pic de fin 2022, tandis que celui des 31-49 ans continuait de progresser. Les cabinets d’audit du Big Four ont réduit leurs recrutements de jeunes diplômés de près de 30 %, certains justifiant explicitement ces coupes par l’automatisation de tâches autrefois dévolues aux stagiaires.
Finalement, l’IA ne supprime pas l’emploi en masse, mais elle supprime le premier échelon de l’emploi, celui par lequel les jeunes entrent dans le monde professionnel et acquièrent leurs premières compétences.
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Alors que l’IA crée des tensions sur certains segments du marché du travail, elle génère dans le même temps une demande de compétences qui peine à être satisfaite. L’INSEAD, qui forme à la fois des étudiants en formation initiale et des professionnels en formation continue, deux populations qui représentent chacune environ la moitié de ses effectifs, observe une pression croissante des entreprises pour des profils capables de comprendre et de déployer l’IA dans un contexte stratégique.
Ce qui manque vraiment, ce n’est pas tant la connaissance technique de l’IA, les outils sont accessibles, les tutoriels abondent, que la capacité à se transformer, à comprendre suffisamment l’IA pour en avoir une vision stratégique. Comprendre ce que l’IA peut faire, ce qu’elle ne peut pas faire, comment elle s’intègre dans une organisation, quelles décisions elle ne doit pas prendre seule : voilà ce que les entreprises cherchent sans le trouver.
Par ailleurs, lors de cette conférence, plusieurs intervenants ont insisté sur la nécessité de réfléchir collectivement à une vision sur l’utilisation de la technologie, plutôt que de laisser les logiques d’optimisation à court terme dicter les choix. Quelle IA veut-on ? Pour quelles finalités ? Avec quelles valeurs ? Toutes ces questions ne sont pas que philosophiques, elles ont des conséquences directes sur les métiers, les organisations et les individus.
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C’est peut-être la question la plus profonde soulevée lors de cette conférence : l’IA enrichit-elle tout le monde, ou creuse-t-elle les inégalités ?
La réponse des experts est nuancée, et dépend fortement de la position dans la distribution des revenus. Pour les travailleurs du bas de la distribution, ceux dont les tâches étaient les moins valorisées et les moins bien rémunérées, l’IA peut se révéler un outil d’émancipation : elle leur permet d’accomplir des tâches qui leur étaient jusqu’ici inaccessibles, comblant partiellement l’écart avec des profils plus qualifiés. Un assistant commercial peu expérimenté qui utilise l’IA pour rédiger des propositions, analyser des données clients ou préparer des présentations peut ainsi dépasser significativement sa productivité antérieure.
En revanche, pour le haut de la distribution, les dynamiques sont différentes. Les profils les plus qualifiés voient leurs capacités décuplées par l’IA, ce qui renforce leur avantage comparatif.
Face à ces dynamiques complexes, les experts de l’INSEAD ont plaidé pour une démystification de l’IA dans les organisations et les formations. Trop souvent, l’intelligence artificielle est abordée sous l’angle de la peur ou de la fascination, rarement sous celui de la compréhension opérationnelle. Or, pour que les individus et les entreprises puissent en tirer parti et éviter d’en subir les effets les plus négatifs, il faut avant tout savoir ce qu’elle fait concrètement, comment elle fonctionne, et où elle trouve ses limites.
Cette démystification passe par la formation, à tous les niveaux. Pas nécessairement une formation technique approfondie pour tout le monde, mais une culture de l’IA suffisante pour interagir avec elle de façon éclairée, pour poser les bonnes questions.
La conférence de presse s’est achevée sur un message central : faire les choses différemment que dans le passé. Ce n’est pas l’IA en elle-même qui est le problème ou la solution, c’est la façon dont les sociétés, les entreprises et les individus vont choisir de l’utiliser.
