Après deux années de tour de vis migratoire et une chute marquée de leurs candidatures internationales, les universités québécoises multiplient les signaux d’ouverture en direction de la France. Un repositionnement qui doit autant à la nécessité économique qu’à l’onde de choc politique venue du voisin américain.
Par Thibaud Arnoult
« Les étudiants français sont les bienvenus au Québec ! ». La formule, lancée par Michèle Glémaud, directrice des admissions de l’Université de Montréal (UdeM), lors d’un point presse organisé le 16 janvier 2026 à la Délégation générale du Québec, à Paris, sonne comme un mot d’ordre. Après deux années de restrictions, les universités de la Belle Province passent à l’offensive pour reconstituer leurs promotions internationales et reconstruire une image d’ouverture sérieusement abîmée depuis 2024. Dans cette stratégie de reconquête, les étudiants français occupent une place à part, à la fois partenaires historiques et réserve de candidatures la plus immédiatement mobilisable.
Les chiffres disent l’ampleur du retournement. À l’Université Laval, à Québec, les candidatures étrangères ont été divisées par trois sur la dernière campagne, avec un recul de 66 %. À HEC Montréal, le volume d’intentions internationales a reculé de 40 % sur la même période. À l’Université de Montréal, la baisse oscille entre 25 et 30 % sur 2025. Un décrochage historique pour des établissements dont le modèle économique repose en grande partie sur les droits de scolarité acquittés par les étudiants étrangers.
À l’origine de cette bascule, un virage politique. Confrontés à une flambée des prix du logement et à un débat public tendu sur l’immigration après la forte vague d’arrivées de 2023, les gouvernements fédéral et québécois ont resserré les conditions d’accès aux titres de séjour étudiants dès 2024. Des quotas d’inscriptions d’étudiants internationaux ont été introduits, et les seuils financiers exigés pour l’obtention d’un permis d’études ont été relevés dans des proportions significatives. Le premier ministre canadien Mark Carney a par ailleurs annoncé fin 2025 une réduction du plafond national de visas étudiants, ramenés de 300 000 à 155 000 à compter de la rentrée 2026.
Dans ce paysage resserré, plusieurs doyens réunis lors d’une table ronde organisée par Neoma Business School à HEC Montréal le 8 avril 2026 ont pointé une difficulté plus large que les chiffres eux-mêmes. Frank Pons, doyen de la Faculté des sciences de l’administration (FSA) de Laval, a insisté sur la perte de lisibilité du cadre administratif canadien aux yeux des candidats étrangers, alors que la réputation d’ouverture du pays constituait jusqu’ici un argument d’attractivité de premier plan. Le dirigeant, installé au Québec depuis plus de trente ans, estime qu’il faudra plusieurs années pour réparer l’image écornée du système universitaire provincial à l’international.
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Dans ce contexte, les étudiants français bénéficient d’un statut dérogatoire qui constitue aujourd’hui un levier décisif. En vertu des accords bilatéraux conclus entre la France, le Canada et la Belgique, les francophones conservent leurs exonérations de frais de scolarité, quel que soit le cycle d’études. À l’UdeM, un étudiant français s’acquitte de 3 325 euros par trimestre en licence, contre 9 632 euros pour un étudiant international hors zone. En master et doctorat, les Français sont alignés sur le tarif appliqué aux Québécois, soit 1 347 euros par trimestre, là où un Canadien résidant dans une autre province paie en moyenne 3 817 euros.
Plus significatif encore, l’UdeM dispose du quota le plus élevé de la province pour les deux prochaines rentrées, avec 7 400 inscriptions d’étudiants étrangers autorisées. Un plafond que l’établissement n’est pas certain d’atteindre. « Nous avons le quota le plus élevé du Québec et nous ne sommes même pas sûrs de l’utiliser à 100 % », reconnaissait Michèle Glémaud en janvier. La responsable met en avant une politique volontariste d’accompagnement des candidats français sur les aspects administratifs, perçus comme le principal point de friction du parcours. « Notre mantra est de fournir un bon accompagnement pour que l’immigration ne soit plus une barrière », résume-t-elle.
Cette approche semble produire ses effets. Malgré la chute des candidatures, l’UdeM a enregistré une hausse de 2,8 % de ses inscriptions internationales à la rentrée 2025 par rapport à l’année précédente. L’établissement maintient une présence soutenue sur les salons d’orientation français et organisera en mars 2026 son forum des admis dans plusieurs villes de l’Hexagone. HEC Montréal actionne de son côté un dispositif similaire, avec un bureau parisien et des équipes dédiées à l’accompagnement administratif des candidats, ce qui lui a permis de limiter les effets de la baisse des candidatures sur ses inscriptions effectives, selon son doyen Federico Pasin.
La stratégie de reconquête engagée vers la France ne s’explique pas uniquement par la conjoncture migratoire canadienne. Elle s’inscrit dans un repositionnement plus large des universités québécoises, accéléré par la réélection de Donald Trump et l’hostilité affichée de la nouvelle administration américaine à l’égard du monde universitaire. Sébastien Lleo, professeur franco-canadien de finance à Neoma Business School, a rappelé lors de la table ronde du 8 avril que la conjoncture économique canadienne s’est dégradée de manière sensible depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. La croissance, qui atteignait 2 % en 2023-2024, ne devrait pas dépasser 1 % en 2026, et le taux de chômage s’est durablement établi au-dessus de ses niveaux habituels. Dans cet environnement, les établissements canadiens sont contraints de diversifier plus activement leurs partenariats et de réduire leur dépendance à un voisin devenu imprévisible.
Les recompositions sont déjà perceptibles dans les programmes. L’Executive MBA de l’Université Laval a ainsi acté le transfert de son séjour d’études à l’étranger, qui se déroulait jusqu’à présent dans une business school de la région de Boston, vers un partenaire européen, en l’occurrence Neoma. Les motifs invoqués par Pierre-Sébastien Fournier, vice-doyen à la recherche et à l’international de la FSA, mêlent considérations politiques et prudence académique, notamment face aux restrictions imposées aux États-Unis sur les thématiques de diversité, d’équité et d’inclusion, que les équipes québécoises considèrent comme partie intégrante de leur identité pédagogique.
Claire de Bailliencourt, directrice de la Chambre de commerce France-Canada à Montréal, a par ailleurs souligné la singularité du rapport québécois à l’identité nord-américaine, en rappelant que la province partage davantage de réflexes culturels avec les États-Unis qu’avec l’Europe. Un paradoxe qui rend plus marquant encore le mouvement actuel de réorientation vers la France et le continent européen.
Au-delà du seul dossier universitaire, la question de l’immigration étudiante prend au Québec une dimension stratégique. La province fait face à un vieillissement accéléré de sa population, temporairement masqué par une bulle de croissance démographique qui devrait s’éteindre à horizon cinq à six ans. Frank Pons estime que les autorités canadiennes n’auront d’autre choix que de rouvrir progressivement l’accès aux étudiants internationaux, la natalité québécoise ne permettant pas de compenser le décrochage des entrées d’étrangers.
Pour Federico Pasin, l’accueil d’étudiants étrangers constitue la voie la moins brutale d’intégration de nouveaux arrivants, puisqu’elle laisse aux jeunes adultes le temps de s’acclimater, de tisser des liens sociaux et de se projeter professionnellement avant d’éventuellement s’installer durablement. Le doyen de HEC Montréal rappelle que la part des étudiants dans le solde migratoire québécois est passée de 4 % au tournant des années 2000 à environ 40 % à la veille de la pandémie, ce qui illustre le rôle structurant de ce canal d’immigration pour la démographie provinciale.
Les Français, dans ce tableau, occupent une position singulière. Ils figurent parmi les nationalités les plus enclines à demeurer au Québec après leurs études, portés par la langue commune, des accords bilatéraux anciens et une diaspora installée. Un atout que les acteurs économiques locaux perçoivent également comme le signe d’une dépendance à corriger : le Québec attire moins que prévu les profils hautement qualifiés non francophones, pour qui l’Ontario ou la Colombie-Britannique offrent des environnements professionnels plus porteurs en anglais.
Côté institutionnel, l’arsenal de coopération franco-québécoise reste fourni. Nicolas Douay, attaché de coopération scientifique au consulat général de France à Montréal, rappelle l’existence de trois dispositifs phares : le programme Samuel de Champlain, consacré au soutien de projets de recherche conjoints sur deux ans, le programme Frontenac, qui finance des séjours de moyenne durée pour les chercheurs québécois en France, et les bourses Sophie Germain, dédiées aux doctorants et post-doctorants. La France et le Québec comptent par ailleurs plusieurs centaines de doubles diplômes actifs et plusieurs dizaines de coopérations institutionnalisées entre organismes de recherche. Le CNRS y exploite plusieurs laboratoires internationaux, et le Canada est devenu en 2024 pays associé du programme Horizon Europe sur son pilier recherche collaborative.
La France demeure toutefois un partenaire économique mineur du Canada, qu’elle ne place qu’en dixième position, la réciproque étant également vraie. Un déséquilibre qui alimente le plaidoyer de Claire de Bailliencourt en faveur d’une circulation plus fluide des talents et des compétences entre les deux rives de l’Atlantique, au-delà des accords déjà signés. Pour Nadège Firsova, doyenne adjointe de l’École d’éducation permanente de McGill, la priorité est désormais de démultiplier les formats courts, les projets de recherche appliquée et les passerelles entreprises-université, pour ancrer la relation dans les pratiques plutôt que dans les seuls textes.
L’avenir immédiat du modèle universitaire québécois reste suspendu à l’échéance des élections provinciales, prévues dans environ six mois. Plusieurs doyens rencontrés à Montréal espèrent un réinvestissement significatif dans le système, à l’image du plan pluriannuel adopté par l’Ontario en début d’année, qui prévoit plusieurs milliards de dollars canadiens de soutien au supérieur et met fin au gel des droits de scolarité appliqué jusque-là. En attendant ce signal politique, les universités québécoises avancent avec les instruments dont elles disposent. Et la France, en première ligne, en demeure le partenaire le plus évident.
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