Ce lundi 1er juin 2026, Alexandre de Navailles, directeur général de KEDGE Business School, a réuni la presse pour présenter une évolution profonde du Programme Grande École (PGE). Cette stratégie s’appuie sur trois expertises clés : achats et supply chain, business development, audit et conseil, ainsi que sur trois dimensions structurantes : la géopolitique et la défense, les codes sociaux et l’ouverture internationale.
Par Thibaud Arnoult
Contrairement à plusieurs établissements qui ont misé sur une expansion rapide de leurs effectifs et de leur chiffre d’affaires, KEDGE fait un choix délibérément différent. « On a pris un parti un peu différent de pas mal d’écoles, en disant qu’on n’allait pas chercher à continuer à développer de façon rapide, voire exponentielle, notre activité », a exposé Alexandre de Navailles. L’école, forte d’environ 15 000 étudiants en formation initiale et continue, se positionne sur la qualité plutôt que sur le volume, jugeant que les stratégies d’hypercroissance présentent des risques financiers réels dans un secteur sous pression démographique et concurrentielle.
Cette position est aussi un constat de marché. Le nombre d’étudiants français ne progressera pas dans les prochaines années, la concurrence des écoles privées lucratives s’intensifie, et plusieurs établissements membres de la CDEFM connaissent des difficultés financières croissantes. KEDGE, qui affiche une croissance de son chiffre d’affaires de 4 % cette année, à 160 millions d’euros, entend consolider sa solidité plutôt que de surinvestir. Sur les deux dernières années, l’école a investi 22 millions d’euros en CapEx sur les campus et les systèmes informatiques, avec un plan d’investissement total de 50 millions d’euros annoncé sur cinq ans. « Pour investir, en sachant qu’on est une association, qu’on n’a pas d’actionnaires et qu’on n’a pas de dettes, il faut qu’on puisse s’autogérer. C’est important qu’on garde cette vitesse », a précisé le directeur général.
La décision de réduire le recours à l’apprentissage s’inscrit dans cette même logique. L’école est passée d’une cible de 2 500 à 2 000 apprentis, avec une baisse de 450 à 500 contrats anticipée dès la rentrée 2026. L’objectif affiché est d’être attractif pour autre chose que la gratuité des frais de scolarité, et de ne pas dépendre d’un modèle que la contraction actuelle du marché de l’alternance fragilise. Le mouvement est déjà engagé : plusieurs centaines d’étudiants ont spontanément basculé vers le temps plein depuis que l’accès aux MSc sans surcoût a été annoncé en 3ème année du PGE.
Une envie assumée de conquérir de nouvelles places au SIGEM, dès cette année
La hiérarchie du SIGEM est au cœur des annonces du jour. KEDGE a formalisé dans sa stratégie KEDGE 30 l’objectif d’atteindre la septième place du classement d’affectation d’ici 2030, une place qui nécessiterait de passer devant Grenoble EM. Et la direction ne cache pas vouloir franchir cette marche dès cette année. « Je me dis que cette année, on a peut-être l’opportunité de passer une marche. Elle est haute, on le sait, il nous reste quand même une quinzaine de points par rapport à Grenoble. Mais qui sait. Et si ce n’est pas cette année, ce sera l’année prochaine », a déclaré Alexandre de Navailles.
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KEDGE a annoncé vouloir renforcer le continuum entre les classes préparatoires, l’école et l’entreprise. Un enjeu particulièrement important à l’heure où les préparationnaires et leurs familles accordent une attention croissante à l’employabilité et aux débouchés professionnels. Pour l’école, il ne s’agit pas de remettre en cause les fondamentaux du modèle grande école, mais au contraire de les prolonger en proposant des parcours plus lisibles, davantage connectés aux réalités économiques et aux attentes des recruteurs. Une orientation qui s’inscrit pleinement dans la stratégie KEDGE 30 et dans l’ambition de renforcer l’attractivité du Programme Grande École auprès des préparationnaires.
L’argument le plus immédiat concerne la réorganisation du Master 2. À compter de la rentrée 2026, les étudiants du PGE pourront accéder à l’ensemble des MSc de l’école en troisième année, sans frais de scolarité supplémentaires. Cette ouverture représente un argument de poids dans le choix des admissibles de prépa, qui regardent désormais très tôt l’architecture de leurs trois années de cursus. Céline Hay, directrice du PGE, a décrit concrètement l’effet de cette mesure : « On a eu une bascule de près de deux cent cinquante étudiants qui se sont orientés vers le temps plein depuis qu’on a ouvert cette possibilité. C’était un vrai frein. Aujourd’hui, on a levé le frein de l’apprentissage qui pouvait devenir un obstacle, et on a mis à côté des opportunités de valeur reconnue : un double diplôme PGE et MSc, sans coût supplémentaire. Pour les étudiants, c’est décisif. » Parmi les MSc accessibles figurent l’ISLI en Global Supply Chain Management et le MAI en achats internationaux, deux programmes reconnus dans leur domaine depuis plusieurs décennies.
La directrice du programme a également détaillé la nouvelle maquette pédagogique du Master 1, qui propose désormais 150 heures de spécialisation par étudiant, organisées autour d’une majeure au choix et de mineures sectorielles. « L’idée, c’est de leur permettre de combiner une fonction et une expertise sectorielle. Un étudiant qui veut travailler dans le luxe, ce n’est pas forcément un cours de marketing de luxe dont il a besoin. C’est une compréhension de l’économie du luxe dans son ensemble, avec les achats, la supply, les relations fournisseurs. La nouvelle maquette leur donne accès à ça », a-t-elle expliqué. En pré-master, tous les étudiants sont initiés aux fondamentaux des opérations et des systèmes d’information, quelle que soit leur filière d’origine, de façon à ce que les choix de spécialisation puissent s’appuyer sur une expérience concrète et non sur des représentations abstraites des métiers.
Le deuxième levier est académique. KEDGE annonce un renforcement sensible de son corps professoral, avec quinze recrutements d’ici septembre 2026 et cinquante sur cinq ans. La décision de ne plus accueillir d’étudiants en admission sur titre en pré-master à compter de la prochaine rentrée, pour réserver cette première année aux seuls candidats issus des voies prépa, répond aussi à une logique de clarification du discours vis-à-vis des khâgneux, ECG, ECT et préparationnaires scientifiques. Alexandre de Navailles a tenu à nuancer ce choix, rappelant que les admissions sur titre se feront désormais à partir du Master 1, préservant ainsi la diversité des profils tout en rendant la L3 lisible comme une continuité directe de la prépa.
Le troisième levier est international, et fait l’objet d’une annonce symboliquement forte. Des enseignants de Columbia University interviendront à Bordeaux et à Marseille dès l’an prochain, s’adressant à l’ensemble des sept cents étudiants d’une même promotion dans le cadre des cours réguliers du PGE. « Beaucoup d’écoles signent des partenariats avec des écoles de l’Ivy League. On sait comment ça se passe : souvent, c’est un semestre ou deux semestres, on envoie les meilleurs de la promo. Ici, ce sont des professeurs de Columbia qui viennent participer aux enseignements du PGE et s’adresser à sept cents étudiants. Ce n’est pas juste un ou deux étudiants qui vont partir un semestre à Columbia. C’est quand même très différent », a insisté Alexandre de Navailles. L’école a par ailleurs intégré trente nouvelles universités partenaires cette année, et a récemment signé des accords avec Berkeley Extension, UCLA Extension et l’University of Queensland, en plus d’un partenariat en cours de finalisation avec CIBS en Chine. Au-delà des partenariats avec des universités américaines de premier rang, KEDGE développe sa présence sur les zones géographiques les plus demandées par les étudiants, selon une enquête menée auprès de plus de 15700 d’entre eux. Les États-Unis arrivent en tête des destinations souhaitées, suivis du Japon, du Brésil, du Canada et de la Chine. Ces résultats orientent directement les négociations de nouveaux partenariats.
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L’un des fils rouges de la conférence est la réorientation du PGE vers les métiers commerciaux et le développement des affaires, un mouvement que la direction assume comme un retour aux fondamentaux. La formule d’Alexandre de Navailles résume le diagnostic posé avec les entreprises partenaires : « Les entreprises nous disent : « Vous n’êtes plus des écoles de commerce. Vous êtes des écoles qui apprennent aux jeunes à faire de la finance et de la stratégie. Ce dont on a besoin, ce sont des personnes capables de vendre. » »
Ce constat est partagé à l’échelle du secteur. Pendant des années, les grandes écoles de management françaises ont progressivement abandonné le mot « commerce » pour lui substituer celui de « management », dans une tentative de montée en gamme symbolique. Le résultat est paradoxal : des établissements créés il y a cent cinquante ans pour former des commerciaux se retrouvent à ne plus en produire en nombre suffisant, au moment même où les entreprises expriment des besoins croissants sur ces fonctions. Céline Hay a formulé le problème avec précision : « Le business development, c’est un métier qui a été beaucoup en mutation, et il l’est encore plus aujourd’hui à l’ère de l’IA et de la data. Ce sont des postes stratégiques. Le business development, ce n’est rien d’autre que le développement de l’entreprise, son développement commercial. Et peu d’écoles prenaient vraiment le sujet en main. »
Les données d’insertion de l’école donnent corps à cette orientation. Près de 24 % des diplômés du PGE s’orientent déjà vers des fonctions de business development et grands comptes, contre une moyenne de 18 % au sein de la CGE. KEDGE entend capitaliser sur cette réalité en créant une filière d’excellence dédiée, structurée autour d’un consortium d’entreprises partenaires dont le premier kick-off est prévu fin juin. L’Oréal, Danone, Decathlon, Thales, Safran et Michael Page seront autour de la table, avec l’objectif de co-construire les contenus pédagogiques et les mises en situation qui forment les développeurs commerciaux de demain, équipés en géopolitique, en intelligence artificielle et en data. « On ne va pas le faire seuls. On va le faire avec un consortium d’entreprises, des poids lourds de l’industrie et du retail, pour co-construire avec eux ce que sont ces développeurs de demain », a précisé Céline Hay.
Pour illustrer le potentiel de ces trajectoires, la directrice du programme a cité plusieurs parcours alumni emblématiques : un Global AI Strategy Lead chez Microsoft à Washington, un directeur des ventes chez Orange, un Managing Partner Clubs et fédérations chez Nike à Amsterdam en charge du développement de partenariats. Des carrières qui affichent, selon les données de l’école, des salaires à trois ans proches de 60 000 euros en moyenne. Parmi les figures invoquées pour incarner cette dynamique, Benjamin Gaignault, fondateur d’Ornikar et diplômé KEDGE, collabore désormais à la pédagogie du Programme Grande École et symbolise le type d’entrepreneur-développeur que l’école entend former.
Ce positionnement s’accompagne d’une nouveauté pédagogique concrète : la « business étiquette », formalisée dans une méthode interne baptisée B.E.S.T. (Behavior, Etiquette, Skills, Ties). L’idée est d’enseigner explicitement les codes professionnels, relationnels et culturels du monde de l’entreprise, y compris à l’international. Le constat qui a motivé cette initiative est issu des remontées des entreprises partenaires, toutes filières confondues : des jeunes diplômés de grandes écoles, toutes institutions confondues, présentent parfois des lacunes dans leur posture professionnelle, non par manque de compétences techniques, mais par manque d’exposition aux codes implicites du monde des affaires. Alexandre de Navailles a été direct sur ce point : « La façon d’être, la façon de se tenir, la façon de s’adresser à la personne, le bonjour monsieur plutôt que bonjour monsieur Untel, ce n’est pas forcément intuitif, ça ne s’apprend pas en prépa, ça ne s’apprend pas à l’université. Il y a des familles qui le font et d’autres qui ne le font pas. Nous, on peut essayer de donner la chance à tout le monde d’avoir la même compréhension du monde qui les entoure. » Céline Hay a ajouté une dimension inclusive à ce volet : « C’est aussi un enjeu d’intégration. On discutait avec des médecins qui expliquaient que leurs enfants, en rejoignant des écoles de commerce, n’avaient pas ces codes du monde de l’entreprise. Ce n’est pas qu’une question de milieu social. C’est une question d’exposition. » Un partenariat avec une école de management de l’hôtellerie, reconnue mondialement pour sa maîtrise des codes de l’hospitalité et de la relation client, est déjà engagé sur ce volet, avec un TEDx en préparation.
KEDGE rappelle la profondeur de ses expertises historiques, notamment autour de ses deux filières en achats et supply chain. Le MAI (Master en achats internationaux) fête cette année ses cinquante ans et formera près de 700 étudiants. « Un manager achat sur quatre en France a été formé chez KEDGE », a souligné Céline Davesne. Le programme ISLI (Global Supply Chain Management) est par ailleurs en cours de déploiement en Inde et en Chine, répondant à une forte demande locale, avec des enseignants-chercheurs du CESIT, centre de recherche supply chain de KEDGE, affiliés au MIT. « Ce n’est pas une nouveauté chez nous. Ça fait très longtemps que KEDGE est reconnue pour la supply chain et les achats. Mais on a observé que beaucoup d’étudiants qui rejoignent le programme ne savent pas vraiment ce que c’est que les achats. Un étudiant de classe préparatoire n’en a jamais entendu parler. Donc il y a un effort de pédagogie à faire, d’évangélisation, et c’est pour ça que notre campagne admissibles est beaucoup basée sur les alumni : à travers eux, les étudiants découvrent des métiers, des secteurs, des lieux géographiques, et peuvent se projeter », a expliqué Céline Hay.
Sur ces filières, les débouchés sont concrets et les rémunérations supérieures à la moyenne : le vice-président supply chain de Louis Vuitton est un ancien de KEDGE, tout comme des responsables achats chez Tag Heuer en Suisse, chez Volkswagen à Pékin ou chez Amazon à Luxembourg. Alexandre de Navailles a rappelé que la fonction achat est aujourd’hui hyper-stratégique dans l’économie mondiale : « Il n’y a pas une entreprise aujourd’hui capable de survivre si elle n’a pas une supply chain solide. Tous les leviers de profitabilité des grandes entreprises sont dans la supply chain. Ce n’est que ça. Et ce sont des métiers que les jeunes ne connaissent pas. »
Pour les étudiants qui visent les métiers de l’audit et du conseil, troisième filière d’excellence annoncée, la rentrée 2026 marquera également un tournant. KEDGE sera la seule école à préparer ses étudiants aux sept dispenses du DSCG (Diplôme supérieur de comptabilité et de gestion), ouvrant la voie à la filière expertise-comptable jusqu’au bac+8. Un nouveau parcours d’excellence en audit et conseil, animé notamment par Jean-Roch Varon, président d’EY France et diplômé de l’école, avec EY et KPMG comme partenaires, accueillera une première cohorte de trente étudiants sélectionnés dès la prochaine rentrée. Ces étudiants suivent six mois de cours intensifs avant d’intégrer les cabinets partenaires dès mi-décembre. « C’est un parcours sélectif, pensé pour ceux qui veulent vraiment se spécialiser dans l’audit et le conseil. Et en termes d’employabilité à la sortie, les chiffres parlent d’eux-mêmes : aujourd’hui, avant même ces parcours, 24 % des étudiants du programme grande école s’orientent vers ce secteur, au niveau de la moyenne CGE, alors que KEDGE ne reflète pas du tout l’image d’une école qui forme au conseil. C’est un vrai paradoxe qu’on est en train de corriger », a relevé Céline Hay.
Troisième axe fort du repositionnement du Programme Grande École : le renforcement de la géopolitique et des enjeux de défense économique. Dans un contexte marqué par les tensions internationales, les enjeux de souveraineté, les ruptures de chaînes d’approvisionnement ou encore les nouvelles dépendances technologiques, KEDGE considère que les futurs managers doivent être capables de comprendre les grands équilibres mondiaux qui influencent directement la stratégie des entreprises. L’école entend ainsi former des diplômés capables d’analyser leur environnement, d’anticiper les risques et de prendre des décisions dans un monde devenu plus complexe et plus incertain. Cette ambition se traduit notamment par le développement de conférences, de parcours dédiés à l’intelligence économique et aux relations internationales, ainsi que par de nouveaux partenariats autour des enjeux de défense et de souveraineté.
Avec ces trois axes transversaux du programme (géopolitique et défense, business étiquette, et expérience internationale) Céline Hay de conclure « nous formons des professionnels, pas seulement des diplômés. »
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