Institut Polytechnique de Paris un point d’étape sur la trajectoire d’un institut de rang mondial

Sortie prochaine du statut expérimental, mécénat record de Bernard Arnault pour un nouvel institut de mathématiques de l’X, présence remarquée à VivaTech avec vingt-sept start-up : l’Institut Polytechnique de Paris avance sur plusieurs fronts. À travers ces jalons, son président, Thierry Coulhon, dessine la trajectoire d’un ensemble qui vise à rejoindre le premier cercle mondial des institutions de sciences et de technologies. Entretien et mise en perspective.

Par Thibaud Arnoult

Créé en 2019 sous la forme d’un établissement public expérimental, l’Institut Polytechnique de Paris réunit six grandes écoles d’ingénieurs et de statistiques : l’École polytechnique, l’ENSTA, l’École nationale des ponts et chaussées, l’ENSAE Paris, Télécom Paris et Télécom SudParis. Installé sur le plateau de Saclay, il rassemble environ onze mille étudiants et s’est donné pour ambition de figurer parmi les grands instituts internationaux de sciences et de technologies. C’est à l’aune de cet objectif que se lisent les développements récents de l’établissement.

Un institut de mathématiques au cœur de la stratégie scientifique

Le 25 juin 2026, l’École polytechnique a annoncé la création de son Institut de Mathématiques et des Sciences Fondamentales, dont l’ouverture est prévue à l’horizon 2030 au cœur du campus de Palaiseau. Conçu pour favoriser les échanges entre disciplines, il accueillera près de quatre cents enseignants-chercheurs, doctorants et post-doctorants, et bénéficiera plus largement aux communautés académiques de l’Institut Polytechnique de Paris et de l’ensemble du plateau de Saclay. Il animera un programme scientifique baptisé « La Résidence mathématique », dédié à l’accueil de chercheurs internationaux, à l’organisation de conférences et de semestres thématiques, et au développement de projets aux interfaces entre les mathématiques et la biologie, l’informatique, la physique ou les sciences des matériaux.

Thierry Coulhon accueille cette annonce comme « une très belle nouvelle », en rappelant la place centrale qu’occupent déjà les mathématiques dans l’établissement, à travers le Centre de mathématiques appliquées, le Centre de mathématiques Laurent-Schwartz et les équipes présentes dans les différentes écoles. Il y voit le reflet d’un mouvement de fond, celui d’une « mathématisation » profonde de nombreuses disciplines, y compris les sciences du vivant, quand les économistes eux-mêmes ont un recours croissant à ces outils. Au-delà du symbole, il insiste sur une dimension très concrète : les locaux qui abritent aujourd’hui ces équipes ne sont, reconnaît-il, « pas extraordinaires », et disposer d’un bâtiment dédié, tourné vers l’extérieur et pensé pour l’accueil de mathématiciens en résidence, constitue à ses yeux un atout majeur. Il souligne enfin le soutien apporté au projet par les académies, gage à ses yeux de son sérieux scientifique.

Le mécénat privé, condition d'une ambition internationale

La construction de l’institut est rendue possible par un engagement de Bernard Arnault, ancien élève de l’École polytechnique de la promotion 1969, à travers sa société familiale Agache. D’un montant de cinquante millions d’euros, cette contribution s’inscrit dans le cadre de la campagne « Servir la science », lancée par la Fondation de l’École polytechnique en 2024, et le futur bâtiment portera le nom d’Institut de Mathématiques et des Sciences Fondamentales Bernard Arnault. Pour la présidente et directrice générale de l’École, Laura Chaubard, ce projet doit permettre à l’établissement de s’affirmer comme l’un des grands pôles internationaux de recherche mathématique, dans un domaine qu’elle décrit comme un fondement de la souveraineté technologique.

Ce mécénat marque le retour de la galaxie Arnault dans l’écosystème de l’École polytechnique, trois ans après l’abandon, en 2023, d’un précédent projet. Le groupe LVMH avait alors renoncé à implanter à proximité de l’École un centre de recherche d’entreprise de grande ampleur, face à l’opposition d’une partie des élèves et des anciens élèves. C’est à cet épisode que Thierry Coulhon fait référence lorsqu’il évoque une page tournée, en y voyant l’occasion de « revenir sur une histoire malheureuse et de la régler de façon positive ». Habitué des grandes universités étrangères, il défend le recours à la philanthropie académique et récuse l’idée qu’un don privé compromettrait la liberté de la recherche, en particulier dans une discipline aussi théorique que les mathématiques.

« En quoi le mécénat de Bernard Arnault va-t-il avoir une influence sur les théorèmes qui vont être prouvés ? Les mathématiciens, pour bien les connaître, continuent à penser librement, même si leur bâtiment a été financé par un don. C’est typiquement un exemple où la question ne se pose pas », tranche-t-il.

VivaTech, vitrine d'un écosystème d'innovation intégré

Du 17 au 20 juin 2026, l’Institut Polytechnique de Paris était présent à la dixième édition de VivaTech, à Paris, avec vingt-sept start-up, cinq incubateurs mobilisés et quatre de ses centres interdisciplinaires. L’établissement accompagne chaque année plus de cent vingt start-ups et a vu déposer plus de cent vingt brevets, dans des domaines allant de l’intelligence artificielle à la santé, en passant par la cybersécurité, la transition énergétique, l’industrie et la défense. Pour Thierry Coulhon, cette présence relève désormais de l’évidence pour les grandes institutions scientifiques françaises. Ce qu’on appelait autrefois la troisième mission de l’université, à savoir l’innovation et le transfert de technologie, est devenu « parfaitement naturel ».

Il rattache cette présence à un modèle d’articulation étroite entre recherche, formation et innovation, que traduisent le réseau d’incubateurs de l’Institut et l’investissement dans la prématuration, avec cette année un appel spécifiquement destiné aux doctorants. Il décrit une « intrication » entre la recherche et l’innovation, d’une part, et entre la formation et l’innovation, de l’autre, à travers l’entrepreneuriat. La trajectoire de ses étudiants a changé, observe-t-il : une partie se tourne vers la fonction publique, une autre vers les grandes entreprises, une autre encore ne rêve que de fonder des start-ups. De cette édition, il retient la diversité et la pertinence des projets présentés, citant aussi bien un dispositif capable de suivre les constantes vitales d’un nourrisson à partir d’un simple téléphone (Bbskope par Mybubble health), qu’une solution d’optimisation, machine par machine, de la consommation électrique d’une usine (Shiftelec). Ces travaux s’inscrivent, selon lui, dans les grands domaines stratégiques de l’Institut, où la notion d’innovation duale s’impose d’elle-même, nombre de ces technologies étant « par essence duales », de la robotique aux technologies quantiques.

Parole d'Université IP Paris

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Les classements, boussole d'un institut encore jeune

Dans le classement QS World University Rankings 2027, publié le 18 juin 2026, l’Institut Polytechnique de Paris occupe la 43e place mondiale, contre la 41e l’année précédente. À l’échelle continentale, il a en revanche progressé, atteignant la 20e place du classement QS World University Rankings : Europe 2026, contre la 23e un an plus tôt, avec des positions de premier plan pour l’insertion professionnelle de ses diplômés et la réputation auprès des employeurs. Thierry Coulhon relativise le léger recul mondial et défend un usage lucide de ces palmarès. Il ne faut pas s’en détourner, estime-t-il, car ils permettent de savoir « dans quelle ligue on joue » et incitent à examiner de plus près les performances de l’établissement.

Il évoque à cet égard un travail en cours sur les indicateurs de publication, dont la révision fait apparaître une situation plus favorable qu’attendu, résumant l’effort par une image empruntée à la fable, celle du laboureur et ses enfants qui, à force de creuser, « rendent le champ fertile ». Il assigne à l’Institut un objectif qu’il formule sans détour.

« Le grand dessein de l’Institut Polytechnique de Paris, c’est de faire un institut qui pèse dans le grand cercle mondial des Caltech, des EPFL, des Technion. Mon travail quotidien, c’est de me demander comment on peut rejoindre l’EPFL dans ce cercle-là, en Europe. On n’en est pas infiniment loin, on a le potentiel pour y arriver. Il reste du travail », affirme-t-il.

Des instruments en place pour une institution récente

Interrogé sur ce qui manque encore à l’Institut pour atteindre ce niveau, Thierry Coulhon met en avant, avant tout, la jeunesse de l’établissement et la nécessité de faire pleinement fonctionner les outils dont il s’est doté. Sa Graduate School constitue, selon lui, « un instrument d’attractivité formidable », qu’il faut faire tourner à plein régime, au même titre que les PhD tracks qui conduisent des étudiants brillants de la fin du bachelor jusqu’à la thèse. Il valorise aussi le bureau dédié aux financements européens, le Grants Office, dont il souligne le double bénéfice : aller chercher ces ressources rend le modèle économique moins dépendant de la subvention publique tout en créant une stimulation interne vers l’excellence.

Il décrit une dynamique de communautés scientifiques qui apprennent à travailler dans un cadre dépassant celui d’une seule école, à l’image des réflexions engagées en robotique ou dans le domaine quantique, où les échanges entre physiciens et informaticiens s’intensifient. Il évoque à cet égard le rôle du conseil consultatif scientifique international de l’Institut, désormais présidé par le physicien Robert Dijkgraaf. Il faut, résume-t-il, « s’habituer à travailler dans un cadre qui dépasse celui d’une école », en articulant ce qui se joue sur le terrain, dans une communauté scientifique donnée, et le cadre général qu’offre un institut visible de loin, capable de produire des effets dans les coopérations internationales comme dans les liens avec le monde économique.

Une présidence européenne pour porter l'ambition d'intégration

Cette dimension européenne a trouvé une traduction institutionnelle au début de l’année 2026. Depuis le 1er janvier, Thierry Coulhon assure la présidence tournante de l’EuroTech Universities Alliance, succédant à Koen Janssen, président de l’université de technologie d’Eindhoven, et dirige ce réseau durant une année qui coïncide avec son quinzième anniversaire. L’alliance rassemble six des institutions scientifiques et technologiques les plus en vue du continent : l’Institut Polytechnique de Paris, l’université technique du Danemark, l’École polytechnique fédérale de Lausanne, l’université de technologie d’Eindhoven, l’université technique de Munich et le Technion. La représentation d’IP Paris en son sein, d’abord assurée par la seule École polytechnique à partir de 2018, a été étendue en 2024 à l’ensemble de ses établissements.

Pour l’Institut, cette présidence constitue une occasion de peser dans les orientations européennes de la recherche et de l’innovation. Dans la perspective de la stratégie que l’alliance s’est fixée à l’horizon 2030, Thierry Coulhon entend dépasser le cadre de la simple coopération pour aller vers une intégration plus poussée des efforts de recherche. Il ne s’agit plus seulement de coopérer, explique-t-il, mais d’intégrer ces efforts au service d’un système européen de recherche et d’innovation « fort, durable et résilient », à un moment où il juge plus que jamais essentiel de réaffirmer ce que les grandes universités technologiques européennes peuvent accomplir collectivement.

Vers la sortie du statut expérimental

L’Institut Polytechnique de Paris demeure à ce jour un établissement public expérimental, statut ouvert par l’ordonnance de décembre 2018 pour une durée limitée. Sa gouvernance a été profondément renouvelée à l’été 2024, avec la mise en place d’une direction exécutive assurée par le président, fonction occupée par Thierry Coulhon depuis juillet 2024, distincte d’une présidence non exécutive du conseil d’administration, ainsi que l’intégration de l’École nationale des ponts et chaussées comme sixième établissement. La perspective d’une sortie de l’expérimentation, à l’image de ce qu’a réalisé PSL, constitue l’horizon institutionnel de l’établissement. Le projet de loi relatif à la régulation de l’enseignement supérieur privé, en prolongeant de trois ans la durée maximale de cette expérimentation, sécurise le calendrier de cette évolution.

Entre consolidation de son socle scientifique, ouverture au mécénat, affirmation de son écosystème d’innovation et stabilisation de son cadre juridique, l’Institut Polytechnique de Paris avance ainsi sur une ligne de crête, celle d’un établissement jeune qui cherche à convertir son potentiel en une place durable parmi les grandes institutions mondiales.

Institut Polytechnique de Paris un point d’étape sur la trajectoire d’un institut de rang mondial