Dans un entretien accordé à Thotis, Thierry Coulhon, président du directoire de l’Institut Polytechnique de Paris depuis 2023, détaille la feuille de route du groupe d’établissements fondé en 2019, rassemblant six grandes écoles d’ingénieurs françaises ayant pour objectif de rivaliser avec les plus grandes écoles scientifiques de recherche mondiales.

 

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Par Félix Guillaume

Mathématicien de formation et ancien président de l’Université PSL et de CY Cergy Paris Université, Thierry Coulhon pilote depuis 2023 un projet d’envergure : faire de l’Institut Polytechnique de Paris (IP Paris) un institut de sciences et de technologies de niveau mondial en recherche et formation. Il regroupe six écoles prestigieuses : l’École polytechnique (l’X), l’ENSTA (sous tutelle du ministère des Armées), l’École nationale des Ponts et Chaussées – ENPC (ministère de la Transition écologique), l’ENSAE, Télécom Paris, ainsi que Télécom Sud Paris (ministère de l’Économie).

Thierry Coulhon rappelle la genèse du projet lors de la création d’IP Paris : « L’idée, c’est de fonder un institut de sciences et de technologies de niveau mondial », explique le président, soulignant que ces écoles partagent des unités de recherche, des formations et une culture commune depuis longtemps. « Si nous avons fait le choix de rassembler ces institutions, c’est parce que leur mise en commun permet de déployer une ambition scientifique plus élevée. Ensemble, elles disposent d’une capacité accrue à innover, à structurer des formations d’excellence et à renforcer l’impact de la recherche au service des étudiants comme de la société. »

Créé en 2019, l’Institut Polytechnique de Paris compte aujourd’hui 11 000 étudiants et forme environ 500 ingénieurs diplômés par an. La feuille de route de Thierry Coulhon, définie dans une lettre de mission reçue par l’ex-Première ministre Élisabeth Borne en novembre 2023, vise à créer des synergies en matière de recherche, de formation et d’innovation pour répondre aux grands défis de société. Des centres interdisciplinaires ont été mis en place sur des thématiques stratégiques au niveau national: intelligence artificielle, santé, énergie et climat, défense et sécurité, matériaux, mer et océans.

Sur le plan financier, l’établissement affiche une situation stable avec notamment  40 millions d’euros de financements privés. « Le soutien de l’État est constant, il vient de loin et on n’a pas particulièrement d’inquiétude sur notre rôle », assure Thierry Coulhon, tout en reconnaissant que « la situation budgétaire du pays pourrait être meilleure. »

IP Paris vise le top mondial des établissements scientifiques

L’Institut Polytechnique de Paris vise l’excellence internationale, comme en témoignent ses performances dans les classements mondiaux. Dans le classement QS, l’établissement se place 41ème mondial, et dans le Times Higher Education, le groupe d’établissements a gagné trois places cette année pour atteindre la 68ème position. Tout aussi remarquable, dans le classement de Shanghai, considéré comme peu favorable aux établissements de taille moyenne, IP Paris a gagné 99 places en un an pour se positionner 224ème.

« Les classements permettent de savoir dans quelle ligue nous jouons. Une position de 224ème sur des milliers d’établissements, ce n’est vraiment pas mal. Cela ne permet pas de faire une politique scientifique. En revanche, cela aide pour grimper dans les classements. »

Pour Thierry Coulhon, l’enjeu n’est pas de grandir pour améliorer les classements. « On ne gouverne pas un établissement d’enseignement supérieur pour grimper dans les classements », insiste-t-il. À court et moyen terme, il ne voit pas de croissance externe pertinente. Avec 11 000 étudiants, IP Paris a atteint une taille critique suffisante, comparable à Caltech, l’EPFL ou le Technion. 

L’attractivité d’IP Paris repose sur plusieurs atouts : un campus en pleine transformation sur le plateau de Saclay, l’arrivée imminente de la ligne 18 du métro qui va rapprocher Paris, une vie étudiante dynamique et surtout, l’excellence académique. « Si l’on prend les dix premières écoles d’ingénieurs, les six écoles d’IP Paris sont représentées ou n’en sont pas loin. Elles ‘trustent’ les premières places. »

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L'international constitue un axe majeur de développement

IP Paris compte en effet 40 % d’étudiants internationaux et 40 % de personnel d’enseignement et de recherche venant de l’étranger. L’établissement est membre de l’alliance européenne Eurotech, aux côtés de la DTU (Danemark), la TUM (Allemagne), l’EPFL, le Technion et Eindhoven. Thierry Coulhon en a d’ailleurs pris la présidence en janvier 2026.

Sur l’entrepreneuriat et l’innovation, l’Institut affiche des résultats impressionnants. « On aime se dire, et je crois que c’est vrai, qu’on pèse un tiers des startups de l’écosystème français », affirme le président. L’établissement dispose de cinq incubateurs et encourage fortement les étudiants à créer leur entreprise. Des success stories comme Mistral AI, fondée par d’anciens élèves, illustrent cette dynamique.

Enfin, concernant la question des frais de scolarité, qui se pose de plus en plus dans les écoles d’ingénieurs, Thierry Coulhon reste mesuré : « C’est une question qui se pose et depuis longtemps. Une année universitaire coûte environ 10 000 ou 12 000 euros par an. Cela coûte forcément quelque chose à quelqu’un. Ce quelqu’un, c’est en grande partie l’État. Et c’est très bien comme cela, mais cela pourrait aussi être, dans une certaine mesure, les familles. Cette question continue à se poser, surtout dans les circonstances actuelles. »

IP Paris mise sur l’intelligence artificielle pour la recherche et doubler le nombre de diplômés

L’Institut Polytechnique de Paris a remporté l’appel à projets Cluster IA avec un budget de 70 millions d’euros, faisant partie des trois clusters les mieux dotés en France aux côtés de Paris Centre et Grenoble. Cette ambition s’appuie sur un centre interdisciplinaire fondé avec HEC et l’INRIA, largement financé par de grandes entreprises françaises.

« Ce que l’on sait faire, ce sont ces deux choses : les fondements de l’intelligence artificielle, car on enseigne depuis toujours les mathématiques, les statistiques et l’informatique, et que l’IA, ce sont juste des maths, des statistiques et de l’informatique », résume le président.

Cette double approche vise à explorer non seulement les aspects techniques de l’IA, mais aussi ses effets sur le travail, la démocratie et l’économie au sens large. Le partenariat avec HEC illustre cette volonté d’ouverture interdisciplinaire. L’établissement a également signé des accords avec Oxford, Cambridge et l’Université Paris-Saclay sur l’intelligence artificielle lors d’une visite d’État du président de la République à Londres. Harvard a même confié à IP Paris la rédaction d’un numéro spécial de la Harvard Data Science Review.

L’ambition est claire : doubler le nombre de diplômés en intelligence artificielle. Concrètement, cela se traduira par de nouvelles formations dès la rentrée 2026. « Il s’agit de former des experts, et d’autre part, de donner à tout ingénieur qui sortira des écoles de l’Institut Polytechnique de Paris une familiarisation à l’intelligence artificielle », précise Thierry Coulhon. Un bachelor en IA, porté par l’Université de Technologie de Troyes, sera également lancé, complétant une offre qui s’étend des masters existants aux nouveaux programmes interdisciplinaires.

Les technologies quantiques constituent un autre axe stratégique majeur. Des startups françaises comme Pasqal, Alice & Bob ou Quandela, fondées par d’anciens élèves des écoles d’IP Paris, se positionnent à la pointe de cette technologie. « On ne sait pas encore quelle technologie va gagner. Et la France a une empreinte extrêmement forte. »

Parole d'Université IP Paris

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Ouverture des grandes écoles d”ingénieurs : La féminisation, un défi persistant

Malgré de nombreuses initiatives, la féminisation des écoles d’ingénieurs reste un enjeu majeur pour l’Institut Polytechnique de Paris. Cet enjeu ne date pas d’hier puisqu’en 1975 le taux de féminisation dans les écoles d’ingénieurs était de 7% d’après une enquête de l’IESF (Ingénieurs et Scientifiques de France)  menée en 2016. « C’est un problème difficile », reconnaît Thierry Coulhon, qui rappelle qu’« en 1972, l’École polytechnique s’ouvre aux femmes pour la première fois et c’est une femme qui est major du concours d’entrée. Ça avait été un choc extrêmement important pour la société française, au bon sens du terme. »

Depuis, de nombreux profils féminins ont brillamment réussi dans ces écoles, devenant Première ministre, pilote de chasse ou capitaine d’industrie. Pourtant, les chiffres stagnent. L’établissement bute sur deux questions : attirer une partie substantielle d’une génération vers les sciences, garçons et filles confondus, et au sein de cette population, s’assurer qu’il y a suffisamment de filles.

« Non, la situation n’est pas satisfaisante », admet le président. Pour y remédier, IP Paris a mis en place plusieurs actions. D’abord, le collectif des directeurs et directrices des écoles compte autant de femmes que d’hommes, « un rôle model important ». Ensuite, le pôle égalité des chances de l’École polytechnique a été élargi à l’ensemble d’IP Paris. 

Une convention a été signée avec l’Institut des politiques publiques pour quantifier et analyser précisément les flux dans les filières sélectives de l’enseignement supérieur, avec une attention particulière portée à la question des filles. « On sait que la métaphore est la bonne, c’est la métaphore du tuyau percé : ça fuit à tous les échelons. Il faut réfléchir à ce qui marche, évaluer quelles sont les démarches qui fonctionnent vraiment. »

L’établissement développe également des liens avec des classes préparatoires de province pour expliquer que les écoles sont accessibles et « grandes ouvertes aux filles ». La diversification du recrutement et l’adaptation des contenus constituent une autre piste prometteuse. Le CPES (Cycle Pluridisciplinaire d’Études Supérieures) Science, données et société, opéré par IP Paris avec l’Université Paris-Saclay et HEC au lycée international de Palaiseau Paris-Saclay, est particulièrement féminisé. « Ce sont des cursus qui, à la fois, auront une importance extrêmement forte dans les années qui viennent et qui, d’autre part, attirent les filles. »

Cinq ans après sa création, l’Institut Polytechnique de Paris poursuit donc sa structuration dans un environnement académique de plus en plus concurrentiel. Entre consolidation de ses écoles membres, montée en puissance sur l’intelligence artificielle et les technologies quantiques, et l’enjeu constant de la féminisation des filières scientifiques, l’établissement avance sur plusieurs fronts à la fois tout en confirmant sa volonté de rivaliser avec les plus grandes écoles mondiales.