L’intelligence artificielle transforme déjà le monde du travail et de la formation. Mais l’Europe est-elle armée pour cette révolution ? Le 16 janvier 2026, Philippe Aghion, prix Nobel d’économie 2025, et Francisco Veloso, doyen de l’INSEAD, ont dressé un constat critique devant la presse spécialisée. Leur message : l’IA représente une opportunité historique, à condition de repenser en profondeur nos institutions éducatives et économiques.

Par Valentine Dunyach

L'Europe face au risque de décrochage

Philippe Aghion, professeur à l’INSEAD, au Collège de France et à la London School of Economics, établit un constat préoccupant : « Il y a un vrai déclin de l’Europe par rapport aux États-Unis et à la Chine. » Le prix Nobel d’économie identifie plusieurs causes structurelles à ce retard : des institutions insuffisamment adaptées, un déficit de concurrence et une politique industrielle trop timide face aux géants américains et chinois.

Pourtant, l’économiste voit dans l’IA « un gros potentiel de croissance, dans les biens et les services, mais surtout pour les idées ». Selon lui, l’innovation repose sur la recombinaison d’idées existantes, et l’IA générative excelle précisément dans ce domaine. « L’IA est un cheval fougueux », résume-t-il, appelant à un accompagnement institutionnel fort pour transformer ce potentiel en avantage compétitif.

Dans un rapport récent conduit avec son équipe de chercheurs, Philippe Aghion formule plusieurs recommandations : développer des solutions open source, adapter la régulation, dynamiser la politique de concurrence et encourager la flexibilité organisationnelle dans les entreprises. Sans ces ajustements, l’Europe risque de rater le train de cette nouvelle révolution technologique.

Emploi et protection sociale : le modèle danois comme inspiration

Sur la question de l’emploi, Philippe Aghion adopte une position nuancée mais optimiste. Si certaines tâches seront effectivement remplacées par l’IA, « les entreprises qui adoptent l’IA seront plus productives et créeront de nouvelles idées, donc de nouveaux emplois ». Cette vision s’inscrit dans la logique de Joseph Schumpeter de « destruction créatrice » : l’innovation détruit des emplois obsolètes tout en en créant de nouveaux, souvent plus qualifiés.

L’économiste insiste cependant sur une condition essentielle : mettre en place un modèle de flexisécurité inspiré du Danemark. Dans ce système, la perte d’un emploi n’entraîne pas de conséquences dramatiques sur la santé ou le niveau de vie d’un individu, grâce à une protection sociale robuste couplée à des dispositifs de formation continue. « En France, les gens veulent raccourcir l’âge de la retraite parce qu’ils sont malheureux en entreprise », observe-t-il, pointant du doigt les rigidités du marché du travail français qui, selon lui, créent davantage d’anxiété plutôt que de mobilité.

Ce modèle permettrait aux travailleurs d’accepter plus facilement les transformations induites par l’IA, sachant qu’ils seront accompagnés dans leur reconversion plutôt qu’abandonnés à leur sort.

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``Apprendre à apprendre``

Face à l’IA, quelle doit être la réponse du système éducatif ? Pour Philippe Aghion et Francisco Veloso, la réponse se trouve dans le renforcement des fondamentaux plutôt que dans une recherche à concurrencer la machine. « Je crois beaucoup en une école où l’on apprend à apprendre », affirme le prix Nobel, citant les exemples de la Corée du Sud, du Portugal et de la Finlande, où les systèmes éducatifs privilégient la compréhension profonde et l’autonomie intellectuelle.

Cette approche prend tout son sens à l’ère de l’IA. Comme le souligne Philippe Aghion avec force, « L’IA ne doit pas éviter aux gens de lire un livre, de faire un calcul ou un raisonnement. Il faut éviter cela à tout prix. » Le prix Nobel alerte sur un risque majeur : que les élèves et étudiants développent une dépendance à l’IA qui limite leurs capacités cognitives de base. « Éviter que les enfants aient trop tôt accès à l’IA », insiste-t-il, soulignant l’importance de construire d’abord un socle solide de compétences fondamentales.

Concrètement, les deux intervenants plaident pour une pédagogie centrée sur la résolution de problèmes, les projets collaboratifs et l’entrepreneuriat. Pour Francisco Veloso, il s’agit de développer « la plasticité et la flexibilité », essentielles dans un monde en transformation rapide. Les soft skills prennent une importance décisive : créativité, esprit critique, engagement, capacité à travailler en équipe. Ces compétences, difficilement automatisables, constituent le véritable avantage comparatif de l’humain face à l’IA.

La recherche universitaire, moteur de l'innovation

Philippe Aghion rappelle une réalité trop souvent négligée par les décideurs politiques : « Il est plus important d’avoir des universités que des porte-avions. » Cette formule résume sa conviction profonde que l’innovation ne se décrète pas, elle se construit à partir d’un écosystème de recherche robuste. « On ne peut être un pays innovant si l’on n’a pas de recherche innovante », martèle-t-il, regrettant que la France n’ait pas encore, selon lui, créé les conditions d’une recherche véritablement compétitive au niveau international.

Le prix Nobel appelle à renforcer des dispositifs inspirés des agences de type DARPA (l’agence américaine qui a notamment financé les premiers travaux sur Internet). Ces structures ont la particularité de financer des projets de rupture sans sanctionner l’échec, créant ainsi un environnement favorable à l’innovation radicale. Pour Philippe Aghion, les décideurs politiques peinent parfois à saisir cette réalité, faute d’avoir eux-mêmes une expérience de la recherche.

L'INSEAD, laboratoire d'une formation repensée

C’est précisément sur ce terrain que l’INSEAD entend jouer un rôle de pionnier. Fondée en 1957, cette école de management française s’est construite dès l’origine sur une vision résolument internationale. Premier établissement à lancer un MBA en un an, l’INSEAD a développé un modèle multi campus unique, avec quatre implantations sur plusieurs continents.

Aujourd’hui, l’école rassemble des étudiants de plus de 170 nationalités et compte 160 professeurs issus de 41 pays. Chaque année, plus de 18 000 participants provenant de 4 400 entreprises suivent ses programmes, et son réseau alumni dépasse les 70 000 diplômés répartis dans plus de 170 pays. « Aucune nationalité n’est représentée à plus de 10 à 12 % au sein de l’école », précise Francisco Veloso, soulignant une volonté assumée d’éviter toute domination culturelle.

Cette diversité constitue un atout majeur à l’ère de l’IA. Elle permet de croiser les approches, de confronter les modèles et de former des leaders capables de naviguer dans un environnement globalisé et complexe. « L’INSEAD prépare des décideurs capables de comprendre pour mieux décider », résume le doyen, définissant ainsi la mission de l’école dans un monde transformé par l’intelligence artificielle et bouleversé par les conflits géopolitiques.

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HUMII : 15 millions d'euros pour un leadership responsable

Face aux mutations induites par l’IA, l’INSEAD a structuré sa réponse autour de trois axes : réinventer la formation, accélérer la recherche et créer un impact concret sur les organisations. Depuis la dernière rentrée académique, des agents IA sont intégrés dans les enseignements pour familiariser les étudiants aux usages professionnels. « C’est déjà une réalité dans les métiers du Conseil », constate Francisco Veloso, tout en insistant sur la nécessité d’en comprendre les limites et les biais.

L’école met également l’accent sur l’entrepreneuriat, à travers des initiatives comme l’IA Ventures Lab, qui a réuni plus de 500 entrepreneurs et permis de lever plus de 100 milliards de dollars.

Cette stratégie trouve son aboutissement dans la création début 2025 de l’Institut Human and Machine Intelligence (HUMII), dédié à l’exploration de la complémentarité entre intelligence humaine et artificielle. L’INSEAD vient d’annoncer un don exceptionnel de 15 millions d’euros, le plus important jamais accordé à cet institut, destiné à renforcer la recherche, attirer des chercheurs de premier plan et transformer les résultats académiques en actions concrètes auprès des entreprises.

L'art de poser les bonnes questions

Au terme de cette conférence, Francisco Veloso et Philippe Aghion convergent vers une même conclusion. Pour le doyen et directeur général de l’INSEAD, « l’important aujourd’hui, avec l’IA, est de savoir poser la bonne question. C’est déterminant. » Une affirmation qui résume bien l’enjeu éducatif ; former des esprits capables de formuler des problèmes pertinents plutôt que de simples exécutants.

Philippe Aghion, lui, voit dans l’IA « un énorme espoir de remontée technologique pour l’Europe. Nous avons des atouts importants. L’enjeu est de faire de l’Europe le terrain de cette nouvelle révolution. » Ces atouts ? Des universités de qualité, un système social développé, une tradition de recherche fondamentale. Mais encore faut-il les mobiliser dans une stratégie cohérente, au risque de voir le continent européen relégué au rang de simple utilisateur de technologies conçues ailleurs.

Entre optimisme technologique et lucidité au regard des défis institutionnels, son message est celui-ci : l’IA ne constitue ni une menace, ni une solution miracle. C’est un outil puissant qui demandera aux systèmes éducatifs, aux entreprises et aux États de se réinventer en profondeur. L’INSEAD, par son approche multiculturelle et son investissement dans la recherche, entend montrer la voie d’une formation qui ne subit pas le changement, mais le façonne.