Grandes écoles scientifiques : Polytechnique et Centrale-Supélec rejoignent les ENS pour lutter contre les biais de genre dans les jurys de concours

En 2025, l’École normale supérieure (ENS-PSL), ainsi que les autres ENS (Lyon, Paris-Saclay et Rennes), lançaient une formation sur les biais et stéréotypes de genre à destination des membres de leurs jurys de concours. Un an plus tard, l’initiative change d’échelle : les écoles du concours Centrale-Supélec et l’École Polytechnique s’y associent, portant à onze le nombre d’établissements engagés. C’est la première fois que ces grandes écoles scientifiques françaises coordonnent une telle démarche commune. L’objectif : rendre l’évaluation des candidates aux oraux plus équitable, en agissant directement sur les mécanismes cognitifs inconscients qui influencent les jugements des examinateurs.

Par Valentine Dunyach

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Une initiative née en 2025, qui change d'échelle en 2026

Tout commence en mai 2025, lorsque l’ENS-PSL, en lien avec les autres ENS ; ENS de Lyon, ENS Paris-Saclay et ENS Rennes, déploie une formation destinée à sensibiliser les jurys des épreuves orales de ses concours d’entrée par la voie CPGE aux biais et stéréotypes de genre. Lors de cette première édition, 500 membres de jury sont formés.

En 2026, le périmètre s’élargit considérablement. Les cinq écoles du Groupe des Écoles Centrale : CentraleSupélec, Centrale Lille, Centrale Lyon, Centrale Méditerranée et Centrale Nantes, ainsi que l’Institut d’Optique et l’École Polytechnique rejoignent le dispositif. La formation est désormais déployée auprès de l’ensemble des jurys des concours CPGE qui donnent accès à ces onze établissements.

Ce que dit la recherche sur les biais implicites

La formation repose sur des faits scientifiques, des résultats de travaux de recherche et la littérature académique publiée sur le sujet. Elle a été conçue par Charlotte Jacquemot, directrice du département de sciences cognitives de l’ENS-PSL et responsable du programme « Femmes et filles de sciences » de l’ENS-PSL, programme qui vise à favoriser l’accès des femmes aux études et carrières scientifiques.

Sa conception part d’un constat que la recherche en sciences cognitives documente depuis plusieurs décennies : les écarts de jugement entre candidates et candidats ne relèvent pas d’une discrimination intentionnelle. « Les différences observées dans le jugement des compétences des hommes et des femmes ne relèvent pas d’une intention consciente de discrimination mais résultent de biais implicites, des mécanismes cognitifs automatiques et inconscients, que l’on retrouve aussi bien chez les hommes que chez les femmes », précise Charlotte Jacquemot.

Ce sont ces mécanismes que la formation cherche à rendre explicites dans l’esprit des examinatrices et examinateurs, pour qu’ils puissent en prendre conscience et en limiter l’effet sur leur évaluation lors des épreuves orales.

Un déséquilibre structurel dans la recherche et l'innovation

Pour comprendre l’urgence de la démarche, les chiffres sont éloquents. En France, les femmes ne représentent que 30 % des chercheurs, 24 % des effectifs dans le numérique et 14 % des inventeurs.

Ces déséquilibres ne sont pas le fruit de différences cognitives entre les sexes. Ils s’expliquent par une construction sociale qui commence bien avant l’entrée dans le supérieur : dès l’enfance, les représentations véhiculées par l’entourage familial, le système éducatif et les médias orientent les trajectoires. Des formules comme « Les maths, ce n’est pas fait pour les filles », « Le numérique, c’est pour les geeks » ou « Les femmes ne savent pas diriger une équipe » finissent par s’intérioriser et par décourager des vocations avant même qu’elles n’aient pu s’exprimer.

C’est précisément contre ces mécanismes que la formation est conçue. Elle s’adresse à l’ensemble des jurys des concours CPGE donnant accès aux onze établissements engagés, quelle que soit la filière des candidates et candidats. Elle couvre également les autres voies d’entrée à ces écoles, et pas seulement la voie prépa, ce qui élargit considérablement son périmètre d’action.

Pourquoi les oraux sont particulièrement exposés

Les épreuves écrites des concours, anonymisées par construction, offrent une protection naturelle contre les biais liés au genre. Les oraux, en revanche, mettent les candidats en présence directe de membres de jury, dans un cadre où la subjectivité joue nécessairement un rôle. C’est précisément à ce moment que les mécanismes cognitifs implicites peuvent s’activer ; dans le ton adopté pour poser une question, dans l’interprétation d’une hésitation, dans l’évaluation d’une prise de risque intellectuelle. La formation conçue par Charlotte Jacquemot vise à agir sur ce moment précis, en dotant les examinateurs d’outils pour reconnaître leurs propres biais avant qu’ils n’influencent leur notation.

Un signal adressé à l'ensemble de l'enseignement supérieur

En rejoignant l’initiative des ENS, les écoles du concours Centrale-Supélec et l’École Polytechnique envoient un signal qui dépasse leur propre périmètre. C’est la première fois que des établissements aussi emblématiques de l’enseignement supérieur scientifique français coordonnent une démarche collective de ce type à l’échelle de leurs concours respectifs.

Le communiqué est explicite sur l’ambition : ces onze établissements invitent les autres établissements d’enseignement supérieur qui souhaitent s’engager à leur tour à dispenser cette formation à leurs examinateurs et examinatrices pour leurs propres concours, dès 2027. La portée symbolique de cet engagement collectif est réelle. Polytechnique et les Centrale sont des institutions dont les anciens élèves occupent une part significative des postes de direction dans les entreprises, les administrations et la recherche française. Que ces écoles choisissent d’agir sur leurs processus d’admission, et non seulement sur leurs politiques de communication ou de recrutement en aval, constitue un choix de fond.

Un élargissement de la démarche à onze établissements et à l'ensemble de leurs voies d'entrée en 2026

La démarche ne repose pas sur des injonctions ou des quotas. Elle s’appuie sur les sciences cognitives pour modifier, en amont de la notation, la façon dont les membres de jury perçoivent et évaluent ce qu’ils voient. En rendant visible ce qui était jusqu’alors invisible, le fonctionnement des biais implicites, elle donne aux examinateurs les moyens d’exercer un jugement plus conscient.

Lors de la première édition en 2025, 500 membres de jury ont bénéficié de ce dispositif. En 2026, avec l’élargissement à onze établissements et à l’ensemble de leurs voies d’entrée, le nombre de personnes formées augmente mécaniquement.

La lutte contre les biais de genre dans l’enseignement supérieur scientifique ne se réduit pas à une question de représentation chiffrée. Elle touche en effet à la manière dont la science française se reproduit et se renouvelle, aux profils qu’elle attire ou décourage, aux angles morts qu’elle perpétue ou corrige. Le programme « Femmes et filles de sciences » de l’ENS-PSL, dont Charlotte Jacquemot a la responsabilité, s’inscrit dans cette logique de long terme : agir sur l’ensemble de la chaîne, de l’orientation scolaire jusqu’aux carrières de chercheuses, en passant par les concours d’entrée aux grandes écoles. L’extension du dispositif de formation en 2026 à Polytechnique et aux Centrale constitue une étape dans cette direction.

Grandes écoles scientifiques : Polytechnique et Centrale-Supélec rejoignent les ENS pour lutter contre les biais de genre dans les jurys de concours

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