Les grandes écoles et universités peinent à retenir leurs diplômés sur le territoire. Pourtant, la région Provence-Alpes-Côte d’Azur reste très attractive : 5ᵉ région française selon le Baromètre EY 2025, elle concentre par exemple 28 % des projets étrangers liés à l’intelligence artificielle en France.

Lors du deuxième épisode de la Table Ronde ESR sur Thotis, Alexandre de Navailles (KEDGE Business School), Carole Deumié (Centrale Méditerranée) et Xavier Leroux (Université de Toulon) ont partagé leurs analyses sur les leviers et les limites d’une stratégie territoriale ambitieuse, alors que le secteur de l’enseignement supérieur traverse de profondes mutations et que l’IA redéfinit les compétences attendues des diplômés. 

Par Valentine Dunyach

Un territoire dynamique, des établissements en ordre de marche

Le contexte est porteur. Selon le Baromètre EY 2025, la Région Sud grimpe de deux places pour se positionner à la 5e place des régions françaises les plus attractives, représentant 7 % des projets d’investissement nationaux en 2024, soit 72 projets, en hausse de 12,5 % par rapport à l’année précédente. Mieux encore, deux métropoles confirment leur influence dans l’attractivité économique nationale ; Aix-Marseille-Provence se classe 2e des métropoles françaises hors Grand Paris, avec 36 projets et 803 emplois à la clé, tandis que Nice-Côte d’Azur figure à la 10e position.

Il y a quelques semaines, Thotis a réuni les trois directeurs d’établissements d’enseignement supérieur du Sud-Est dans un épisode de Table ronde ESR, pour aborder les enjeux de la coordination territoriale, de l’insertion professionnelle, de la rétention des talents et de l’adaptation des formations à l’ère de l’intelligence artificielle.


La coordination territoriale : entre complémentarité et concurrence

La première question qui se pose pour les trois invités concerne la cohérence de l’offre de formation à l’échelle régionale : les établissements du Sud se font-ils concurrence, ou construisent-ils ensemble ?

À cette interrogation, Carole Deumié, directrice de Centrale Méditerranée, perçoit une troisième voie possible. Pour la directrice de la grande école d’ingénieurs, l’enjeu de formation dépasse la simple coexistence pacifique : « L’offre doit se développer sans mettre les établissements en concurrence, mais au service du développement -notamment de la filière ingénierie dans laquelle les acteurs communiquent et construisent ensemble. » Elle souligne notamment la pénurie de talents se profilant dans certaines filières et appelle à une réflexion collective sur les viviers de recrutement, plutôt qu’à une logique de captation individuelle.

Xavier Leroux, président de l’Université de Toulon, partage cet esprit de complémentarité. Au sein de son établissement, la logique repose sur un continuum : orienter chaque étudiant vers la formation la mieux adaptée à son profil, même en dehors de son propre établissement. « Parfois, nous n’avons pas immédiatement la réponse parfaite pour un étudiant, mais nous pouvons l’orienter vers le bon établissement », reconnaît-il. Une approche qui suppose un dialogue réel entre tous les acteurs du territoire.

Mobilité et ancrage régional : quel pourcentage de diplômés restent dans la région ?

Ce chiffre a animé les discussions lors du colloque de la Conférence des grandes écoles de la région Sud : seulement 20 % des diplômés de KEDGE Marseille restent travailler dans la région. Un constat qu’Alexandre de Navailles, directeur général de l’école de management, assume, tout en le replaçant dans son contexte.

« Seulement 20 % de nos étudiants sont originaires de la région Sud. Nous aimerions évidemment en attirer davantage », précise-t-il, rappelant que la mobilité fait partie intégrante de la vocation des grandes écoles. Paris concentre encore une grande part de l’activité économique française, et environ 25 % des diplômés choisissent une première expérience à l’étranger ; une trajectoire qu’il encourage lui-même, ayant passé trois ans à l’étranger avant de revenir en France. Ses espérances restent cependant réalistes : « Mon objectif n’est pas de retenir 100 % des diplômés, mais d’augmenter progressivement cette proportion. Passer de 20 à 25 ou 30 % constituerait déjà un signal positif. »

Centrale Méditerranée affiche un profil différent : si l’école recrute seulement 5 % de ses élèves dans la région Sud, elle parvient à y placer environ 25 % de ses diplômés ; un écart qui démontre que l’ancrage à la sortie peut être plus fort que l’ancrage à l’entrée. « Pour nous, ce 25 % est déjà un bon indicateur de l’attractivité régionale », souligne la directrice de la grande école d’ingénieurs.

Xavier Leroux confie sa méfiance à l’égard du terme ‘rétention’, qu’il juge péjoratif et expose ce paradoxe :  « Nous voulons que les jeunes découvrent d’autres horizons tout en espérant qu’ils restent. Il faut accepter une forme de mobilité. » Pour le président de l’Université de Toulon, la vraie priorité reste l’insertion professionnelle, quelle que soit sa localisation géographique.

Université PSL, El Mouhoub Mouhoud - Parole d'Université

PSL
L'apprentissage, un levier d'ancrage naturel

Sur ce point, un consensus se dégage entre les trois invités de la Table ronde ESR : le dispositif de l’apprentissage constitue le mécanisme le plus efficace pour créer un lien durable entre les étudiants et le tissu économique local.

Xavier Leroux le formule ainsi : l’apprentissage « favorise naturellement l’ancrage local, car il crée des liens forts entre les étudiants et les entreprises du territoire ». Un étudiant qui effectue ses années de formation en alternance dans une entreprise régionale est statistiquement plus susceptible d’y décrocher un premier emploi, ou d’y revenir après une première expérience ailleurs.

Alexandre de Navailles insiste toutefois sur les conditions de ce succès : l’apprentissage ne peut jouer ce rôle vertueux que si les entreprises du territoire jouent le jeu. « Cela suppose un travail étroit avec les entreprises locales », précise-t-il. Et Carole Deumié d’abonder : « L’attractivité des entreprises locales est déterminante. Elles ne doivent pas hésiter à se tourner vers les jeunes ingénieurs diplômés, leur proposer des projets stimulants. » Ce n’est pas seulement aux grandes écoles de faire l’effort, c’est un mouvement double, où le tissu économique régional doit aussi se rendre désirable.

Les regroupements d'établissements : une stratégie nationale aux effets locaux

Au-delà de la coopération informelle, la question des regroupements institutionnels, portée par les politiques nationales successives, irrigue en arrière-plan les stratégies territoriales. 

Xavier Leroux observe que le vieux schéma prépa/université est aussi « en train d’éclater » : de plus en plus d’écoles d’ingénieurs s’intègrent aux universités, les prépas intégrées se multiplient et les passerelles se développent. Cette évolution dessine une carte de l’enseignement supérieur où les frontières entre établissements s’estompent au profit de logiques de site.

Pour le territoire du Sud-Est, ce mouvement constitue une opportunité : en mutualisant ressources pédagogiques et scientifiques et en créant des passerelles entre bac +3 et bac +5, les établissements peuvent répondre collectivement à des besoins qu’aucun d’entre eux ne pourrait satisfaire seul ; notamment dans les filières en tension telles que l’ingénierie, le numérique ou la transition énergétique.

Enseignement supérieur et IA : intégrer la technologie sans perdre l’humain

L’intelligence artificielle constitue peut-être le terrain le plus révélateur de la capacité des établissements à anticiper les besoins du marché. En 2024, 12 projets liés à l’intelligence artificielle ont été implantés dans la région Sud, représentant 28 % des projets étrangers en IA sur le territoire français. C’est dire si l’écosystème économique local attend des diplômés immédiatement opérationnels sur ces enjeux.

Mais la réponse pédagogique des grandes écoles ne se réduit pas à une mise à jour des catalogues de cours et des compétences. Carole Deumié pose le cadre avec clarté : « Il ne s’agit pas d’une menace, mais d’une évolution profonde. L’IA prendra en charge des tâches répétitives. Les ingénieurs devront développer davantage leur esprit critique, leur capacité d’analyse, leur sens éthique. » Autrement dit, ce qui fait la valeur d’un ingénieur à l’ère de l’IA n’est pas sa capacité à exécuter, mais sa capacité de jugement.

Xavier Leroux, plus prudent dans le registre, rappelle que la technologie ne saurait se substituer à ce qui fait l’essence de la formation universitaire : « L’IA ne remplacera pas l’intelligence humaine, la créativité, la capacité d’analyse. Notre rôle est de former des étudiants capables d’utiliser ces outils avec discernement. »

Alexandre de Navailles résume ainsi la philosophie de KEDGE sur le sujet : « Nous ne formerons pas uniquement « à » l’IA, mais « avec » l’IA. » L’outil devient partie intégrante de la pédagogie, comme la RSE a été intégrée aux cursus de management au cours de la décennie précédente. « Demain, aucun manager ne pourra ignorer ces outils », prévient-il.

La Région Sud dispose d’atouts considérables : une attractivité économique en forte progression, un positionnement de premier plan sur l’IA et la R&D à l’échelle européenne, des établissements de rang national implantés sur le territoire. Mais transformer ces atouts en ancrage durable des talents suppose une convergence d’efforts. Entre écoles, entre entreprises et entre acteurs publics. 

 

 

 

 

Baromètre EY (Focus Sud) / (Made in Marseille)

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