Nommée en mai 2025 à la tête de l’ENSTA, Estelle Iacona pilote la mise en œuvre d’une profonde transformation de l’école d’ingénieurs. Issue de la fusion en 2025 entre l’ENSTA Paris et l’ENSTA Bretagne, la plus ancienne école d’ingénieurs de France repense son offre de formation autour des enjeux de souveraineté : défense et sécurité, transports, énergies, maritime, numérique ou encore la santé. Entretien avec sa directrice générale, qui défend une vision globale de la formation d’ingénieurs.

Par Valentine Dunyach

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Ancienne présidente de l’Université Paris-Saclay et figure reconnue du monde de l’enseignement supérieur, Estelle Iacona a pris la direction de l’ENSTA dans un contexte de transformation ambitieuse pour l’établissement. La fusion des deux écoles en 2025, l’intégration à l’Institut polytechnique de Paris depuis 2019, et la montée en puissance des enjeux de souveraineté technologique redessinent le positionnement de cette institution créée en 1741 pour former les ingénieurs constructeurs de vaisseaux royaux.

Estelle Iacona : une carrière guidée par la science et l’excellence académique

Le parcours d’Estelle Iacona est guidé par une passion constante pour la science et la technologie. Formée à Polytech Nantes, puis docteure à Centrale Paris en thermique et énergie, elle découvre l’environnement de l’enseignement supérieur pendant sa thèse. Un post-doctorat à l’Université Johns Hopkins, en lien avec la NASA, renforce sa conviction dans l’excellence du modèle d’ingénieur français.

De retour en France au début des années 2000, elle devient enseignante-chercheuse à Centrale Paris, prend des responsabilités académiques, accompagne la création de CentraleSupélec et son intégration à l’Université Paris-Saclay, dont elle devient présidente en 2022. Après avoir contribué à la stratégie internationale du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche en 2024, elle rejoint l’ENSTA.

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L'ENSTA, plus ancienne école d’ingénieurs française et « école des souverainetés »

Créée en 1741, l’ENSTA est « la plus ancienne école d’ingénieurs française, un point encore peu connu », rappelle Estelle Iacona. À l’origine destinée à former les ingénieurs constructeurs de vaisseaux royaux, l’école s’est progressivement transformée pour devenir une école d’ingénieurs généralistes, avec des expertises fortes en mécanique, mathématiques appliquées, énergie, numérique et systèmes complexes.

En 2019, l’ENSTA devient membre fondateur de l’Institut polytechnique de Paris, aux côtés de l’École polytechnique, de Télécom Paris, de l’ENSAE et de Télécom SudParis, l’Institut sera également rejoint en 2025 par l’École des Ponts et Chaussées (ENPC). Cette intégration renforce sa visibilité internationale et ses collaborations scientifiques. Six ans plus tard, en 2025, la fusion avec l’ENSTA Bretagne permet de repenser en profondeur l’offre de formation et de consolider un positionnement stratégique clair autour des forces et complémentarités de ses deux campus de Paris-Saclay et de Brest.

La directrice générale identifie trois grandes spécificités qui distinguent l’ENSTA dans le paysage français. « La première est l’exigence scientifique. À l’ENSTA, les élèves font réellement de la science, avec un niveau académique élevé assumé », affirme-t-elle. La deuxième spécificité réside dans « le lien extrêmement fort avec le monde industriel », qui se traduit par des interventions régulières de professionnels, des projets, des stages et une proximité constante avec les entreprises.

Depuis toujours, l’ENSTA est positionnée sur des enjeux stratégiques majeurs : énergies, maritime, défense et sécurité, numérique, transports ou encore santé. Toutes les sciences et technologies enseignées visent à renforcer l’autonomie et la souveraineté de la France et de l’Union européenne dans ces secteurs clés », précise-t-elle.

Former des ingénieurs conscients des enjeux géopolitiques

Dans un contexte marqué par les tensions géopolitiques et la transition écologique, l’ENSTA assume pleinement son positionnement. « Ces sujets font partie de l’ADN de l’école », affirme la directrice générale. L’établissement travaille depuis longtemps sur des thématiques dites « duales », à la croisée des applications civiles et militaires, par exemple sur les matériaux utilisés dans les sous-marins ou les systèmes énergétiques complexes.

Au-delà de la formation scientifique, l’école accorde une place importante aux enseignements d’ouverture : géopolitique, interculturalité, compréhension du monde économique et industriel. « Il est essentiel que les futurs ingénieurs comprennent les enjeux géopolitiques, notamment en lien avec les ressources, l’énergie, la défense ou les technologies stratégiques, afin d’exercer leur métier avec responsabilité et impact », insiste-t-elle.

Cette approche reflète une évolution plus large du métier d’ingénieur, que la directrice préfère d’ailleurs décliner au pluriel. « Je parle plutôt des métiers d’ingénieur, tant les débouchés sont variés », nuance-t-elle. Les diplômés de l’ENSTA peuvent poursuivre en doctorat -c’est le cas d’environ 30 % d’entre eux-, intégrer la R&D de grands groupes, des PME, des start-up, travailler à l’international ou évoluer vers la gestion de projets. « Le premier métier exercé ne détermine pas l’ensemble d’une carrière : l’ingénierie offre une grande liberté d’évolution et de reconversion », observe-t-elle.

Une nouvelle offre de formation à partir de septembre 2026

En réunissant les expertises de ses six grandes écoles d’ingénieurs, Institut Polytechnique de Paris ambitionne, depuis sa création, de s’imposer comme un acteur majeur de la recherche et de la formation dans des domaines stratégiques tels que l’intelligence artificielle, le quantique ou la cybersécurité, avec l’objectif de devenir un institut de sciences et de technologie de rang mondial. École membre, l’ENSTA inscrit pleinement sa nouvelle stratégie dans cette dynamique.

La fusion des deux ENSTA a ainsi permis de redéfinir en profondeur l’offre de formation, qui entrera en vigueur dès septembre 2026. L’École proposera quatre cursus d’ingénieur en formation initiale et deux en formation continue. Le cursus ingénieur généraliste s’articulera sur trois ans : un tronc commun scientifique exigeant en première année, le choix d’un approfondissement disciplinaire en deuxième année (mécanique, mathématiques appliquées ou informatique), puis une spécialisation parmi dix-sept parcours en troisième année, de la cybersécurité à l’énergie en passant par les systèmes embarqués ; autant de domaines alignés avec les priorités stratégiques d’IP Paris.

Parmi les nouveautés, un cursus ingénieur défense et sécurité sera lancé conjointement avec ISAE-SUPAERO, « une première en France », souligne la directrice. Les étudiants pourront également suivre ces formations en apprentissage, avec un diplôme strictement identique à celui de la voie classique.

« L’enjeu immédiat est la première rentrée de la nouvelle offre. Il est essentiel d’expliquer clairement les cursus aux futurs élèves afin qu’ils puissent faire des choix éclairés, en fonction de leurs profils et de leurs aspirations, tout en valorisant la richesse de la vie étudiante et des écosystèmes des campus de Paris-Saclay et de Brest », explique Estelle Iacona.

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La féminisation, un enjeu structurel

La question de la féminisation des écoles d’ingénieurs reste un défi majeur pour l’ensemble du secteur. En France, les femmes représentent environ 28 % des effectifs des écoles d’ingénieurs, selon les dernières données de la Conférence des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs (CDEFI). Un chiffre qui stagne depuis plusieurs années, malgré les efforts déployés par les établissements.

Pour Estelle Iacona, il s’agit d’un sujet de fond, qui s’inscrit dès le début de la scolarité. Elle pointe une réalité souvent méconnue : « Nous arrivons en bout de chaîne d’un système éducatif où les choix se font bien en amont. » Selon elle, il est essentiel de « travailler dès le collège et le lycée, de multiplier les actions de sensibilisation et de proposer des modèles féminins inspirants ».

Sur la question des quotas, la directrice de l’ENSTA se montre prudente : « Je suis attachée à l’équité dans les concours et plus réservée sur la mise en place de quotas », affirme-t-elle. En revanche, elle croit « beaucoup à une meilleure préparation, à l’accompagnement des choix et à la valorisation des carrières scientifiques auprès des jeunes femmes ». Elle rappelle également que « les entreprises déploient aujourd’hui des politiques très volontaristes en faveur de la féminisation, un aspect encore trop méconnu ».

Interrogée sur le maintien des mathématiques dans le parcours scolaire des lycéennes, Estelle Iacona insiste : « Les mathématiques sont une formidable école de la conceptualisation et de la compréhension des technologies » Mais elle reconnaît aussi l’importance de « développer des passerelles pour celles et ceux qui auraient fait d’autres choix après le bac ». À l’ENSTA, l’école travaille justement « à ouvrir de nouvelles voies d’accès, afin que les décisions prises au lycée ne soient jamais irréversibles ».

ENSTA - DG sur Écoute

Une école en transformation au service des enjeux stratégiques

À l’heure où la France et l’Europe cherchent à renforcer leur souveraineté technologique, l’ENSTA incarne une réponse institutionnelle ancrée dans une histoire longue de près de trois siècles. La fusion des deux écoles, la refonte de l’offre de formation et le positionnement assumé sur les enjeux de défense, des énergies, des transports et de numérique témoignent d’une volonté de répondre aux défis contemporains tout en maintenant une exigence scientifique élevée.

Cette ambition trouve un écho auprès des étudiants, dans un contexte où les écoles d’ingénieurs doivent à la fois diversifier leurs publics, s’internationaliser et maintenir leur attractivité face à des parcours de plus en plus variés. Pour Estelle Iacona, le pari est le suivant : former des ingénieurs capables de comprendre les enjeux géopolitiques et d’exercer leur métier avec responsabilité et impact. Un défi à la hauteur de l’héritage de la plus ancienne école d’ingénieurs de France.

Crédit : IP PARIS ENSTA © Drone Press