Le 7 janvier 2026, le campus de Champerret d’ESCP Business School accueillait doyens, chercheurs et entreprises pour une soirée de tables-rondes autour d’une question centrale : « Qui porte la diversité ? » Dans un contexte international marqué par des tensions politiques et des critiques croissantes à l’encontre des politiques DEI (diversity, equity, and inclusion), l’événement interrogeait la capacité des universités, entreprises et institutions d’enseignement supérieur à maintenir leurs engagements. 

Un concept sous pression

Laure Bereni, directrice de recherche au CNRS et auteure du Management de la vertu : la diversité en entreprise à New York et à Paris, a ouvert la soirée en retraçant l’histoire des politiques publiques d’égalité depuis les années 1980 et l’élargissement progressif de la notion de diversité. Son objectif : « préparer le terrain pour une exploration approfondie de la manière dont les institutions et les dirigeants peuvent passer de la rhétorique à la responsabilité ».

La chercheuse a surtout insisté sur le tournant actuel. Aux États-Unis, les attaques se multiplient, particulièrement au sein des universités, avec une vague de motions anti-DEI et de procédures judiciaires pour « discriminations inversées ». Les mesures ciblant les groupes sous-représentés s’affaiblissent, notamment pour les personnes en situation de handicap. Donald Trump, a-t-elle rappelé, « a fait de son gouvernement une armée contre les DEI », mobilisant des leviers économiques et juridiques puissants.

Un modèle français plus protecteur, mais fragile

En France, les politiques de diversité se sont structurées différemment : création du label diversité, premiers programmes au début des années 2000, encadrement juridique reconnaissant plus de 25 critères de discrimination. Pourtant, certaines thématiques restent peu visibles. « La question des discriminations ethno-raciales a disparu des entreprises françaises, celle des LGBT+ a elle aussi été mise sous silence », souligne Laure Bereni.

Si le cadre juridique français offre une protection plus solide qu’outre-Atlantique, la chercheuse alerte sur « la fragilité de ce que nous tenons pour acquis ». Soumises aux pressions politiques, juridiques et économiques, les politiques de diversité tendent à se recentrer sur des obligations légales minimales.

En guise de conclusion, Laure Bereni a lancé un appel aux entreprises pour qu’elles assument pleinement leur rôle : « La crise actuelle est une occasion de questionner la croyance que la vertu et le business peuvent aller de pair ». Elle a également rappelé que le bien commun ne peut se construire qu’au sein d’un cadre démocratique, aujourd’hui fragilisé. Des témoignages dans le public ont fait écho à ces constats, évoquant le sentiment de non-représentation de certaines minorités et les repositionnements opportunistes d’entreprises selon le climat politique.

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En entreprise : entre progrès et contraintes

La première table ronde, animée par Alexandre Guillot, réunissait Émilie Benayad (Serena Capital), Victor Roisin (avocat chez Factorhy), Patrick Scharnitzky (AlterNego) et Anne-Laure Thomas (L’Oréal France) autour d’une question : « Est-ce la fin de la diversité dans les organisations ou le début d’une nouvelle ère de responsabilité ? »

Patrick Scharnitzky a d’emblée souligné l’impact concret de ces politiques : « Quand les entreprises font des choses, cela se ressent chez les salariés (faible sentiment d’inégalité, bien-être au travail) ».

Plusieurs initiatives ont été présentées : formations de seniors chez Serena Capital, engagement du Comex de L’Oréal France, signature d’une charte contre l’homophobie, proportion de salariés en situation de handicap. Victor Roisin a rappelé la complexité du « millefeuille juridique très français » et l’intensification des sanctions, y compris pour les PME, en cas de non-respect des obligations en matière d’égalité professionnelle.

Anne-Laure Thomas a insisté sur la responsabilité pédagogique : « La diversité ne s’improvise pas ; les cours sont essentiels. De plus, les engagements éthiques de l’entreprise sont recherchés par les candidats”.

Les doyens face au leadership inclusif

Le second panel réunissait Léon Laulusa (ESCP), Delphine Manceau (NEOMA), Valérie Moatti (Les Gobelins) et Éloïc Peyrache (HEC Paris) pour discuter du leadership inclusif en période de tensions : « Comment montrer l’exemple lorsque les valeurs sont contestées ? »

Les doyens ont d’abord évoqué « une peur d’importer les débats anglo-saxons dans les écoles françaises. » Face à ces pressions idéologiques, ils ont insisté sur l’importance de maintenir le cap et de faire prendre conscience aux étudiants de leurs propres biais.

L’accueil des étudiants et professeurs-chercheurs internationaux constitue un véritable « défi », selon Éloïc Peyrache : « La diversité internationale est très présente dans les écoles de management françaises, mais je constate que nous avons de plus en plus de mal à débattre et à accepter la confrontation d’idées. On meurt de cette polarisation ». Le directeur général d’HEC Paris insiste : « Nous devons proposer un cadre pour échanger de manière très sereine ».

Léon Laulusa s’est félicité des actions menées par son école : « La diversité est consubstantielle à ESCP ». Il rappelle qu’ESCP fut l’une des premières grandes écoles de management à élire une femme à sa tête, en 1989 et dispose aujourd’hui d’une responsable dédiée à la diversité.

Pour le Directeur général d’ESCP : « Une école est un lieu d’ouverture d’esprit dans le respect de chacun – on apprend avec l’autre. L’école est un lieu de dialectique, de rhétorique et académique, donc s’appuyant sur une logique scientifique ». Il a ajouté : « L’école doit avancer avec comme base la science… Et la France est forte pour cela. »

Delphine Manceau, présidente de la Conférence des grandes écoles, a rappelé le rôle majeur des établissements : « Nous agissons à un moment charnière de leur vie. De plus, nous formons des managers conscients de ces règles de diversité et leur apprenons à gérer les conflits. Cela fait partie de leur enseignement ».

Les quatre doyens se sont accordés sur le devoir d’exemplarité, la parité dans la gouvernance en étant un exemple concret.

Des projets concrets pour l'ouverture sociale

Au-delà des discours, plusieurs initiatives ont été présentées : bourses d’excellence au mérite, bourses sociales, pédagogie autour de la diversité, frais de scolarité alignés sur le revenu des parents. Les Gobelins ont évoqué un projet autour des Jeux paralympiques et de la transidentité (Dare to be Fabulous).

Delphine Manceau a souligné la persistance de l’influence du genre sur les spécialisations : les garçons s’orientent davantage vers la Finance, les filles vers le Marketing. Elle a rappelé l’importance des actions collectives, comme celles portées par la Conférence des grandes écoles, pour y remédier.

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Une responsabilité collective

Cette soirée a mis en lumière une réalité : la diversité n’est ni acquise ni linéaire. Elle repose sur des équilibres fragiles entre droit, engagement politique, pressions économiques et responsabilités individuelles. À travers ces échanges entre chercheurs, dirigeants et praticiens, ESCP a rappelé que la diversité exige constance, exemplarité et courage institutionnel.

Dans un contexte où les politiques DEI sont attaquées au niveau international, la question « Qui porte la diversité ? » trouve une réponse claire : tous les acteurs, à tous les niveaux, doivent s’engager. Car comme l’a rappelé Laure Bereni, le bien commun ne peut se construire que dans un cadre démocratique fort, qu’il appartient à chacun de défendre.

ESCP, Léon Laulusa - DG sur Écoute