Géopolitique, intelligence artificielle, défiance envers le progrès, recomposition des compétences : les business schools ne peuvent plus se contenter d’enseigner uniquement le management. À l’occasion d’un épisode de DG sur Écoute de Thotis, Vincenzo Vinzi, directeur général de l’ESSEC Business School, présente la philosophie de Transcend, le plan stratégique 2024-2028 de l’école et dessine les contours du leader dont le monde de demain aura besoin.
Par Valentine Dunyach
Est-il encore envisageable de former des dirigeants en ignorant la fragmentation géopolitique, la montée des populismes ou l’accélération technologique ? Pour Vincenzo Vinzi, la réponse est catégorique. Reçu sur Thotis dans le cadre de notre format DG sur Écoute, le directeur général de l’ESSEC Business School déclare, sans détours, à notre micro : « Nous avons affirmé de manière claire et avec beaucoup de conviction que le temps est au dépassement. Au-delà de toutes les frontières, que ce soit des frontières tangibles, intangibles, des idées, des préjugés, des idées préconçues et aussi des silos entre les disciplines. ».
C’est la raison d’être de Transcend, le plan stratégique de l’ESSEC, lancé en octobre 2024, qui structure l’ensemble des ambitions de l’école pour la période 2024-2028.
Transdisciplinarité, transformation, intelligence collective : ces mots prononcés par Vincenzo Vinzi désignent une réorientation en profondeur d’un modèle pédagogique hérité d’une époque où les frontières entre disciplines, entre territoires et entre secteurs étaient encore relativement stables ; ce temps-là est révolu.
Le plan Transcend repose sur quatre axes stratégiques articulés autour d’une conviction centrale : former des leaders « future fit ». Vincenzo Vinzi distingue deux dimensions dans cette notion. La première est celle de la pertinence durable : « Malgré l’obsolescence accrue et accélérée des compétences », selon ses propres termes, les étudiants doivent rester capables de s’adapter et d’anticiper. La seconde est celle de l’engagement : former des individus capables de « co-construire un monde plus prospère et plus résilient » et pas seulement d’y naviguer.
Concrètement, cela se traduit par une pédagogie qui ne sépare pas les savoirs. L’ESSEC a mis en place des « guildes de professeurs » ou groupes interdisciplinaires, qui travaillent ensemble sur des sujets transversaux comme l’IA, la durabilité ou la géopolitique, pour éviter ce que le directeur général de la business school appelle le traitement « en silos » des grandes problématiques contemporaines : « Il faut que l’ESSEC soit un laboratoire d’intelligence collective », résume-t-il. Le campus nouvelle génération Cergy, inauguré fin septembre 2024, incarne cette ambition : conçu comme un lieu de pédagogie, d’épanouissement, de vie étudiante et de transformation, il conjugue innovation pédagogique, durabilité et ancrage territorial.
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Le mouvement que dessine Vincenzo Vinzi rappelle, dans sa logique, celui qu’ont opéré de grandes universités globales comme l’Université PSL (Paris Sciences et Lettres), qui fédère au sein d’une même entité des établissements aussi divers que l’École normale supérieure, Mines ParisTech, Paris-Dauphine, l’ESPCI ou l’Institut Curie, soit onze établissements-composantes couvrant les sciences, les arts, l’ingénierie et les sciences humaines. Ce modèle collégial, auquel viennent s’ajouter des “Schools” interdisciplinaires, à la fois spécialisé par composantes et transversal par vocation, a permis à PSL de s’imposer dans les classements mondiaux en conjuguant profondeur disciplinaire et interdisciplinarité.
L’ESSEC, elle, s’est dotée de quatre instituts thématiques transversaux : l’Institut Together des transitions écologiques et sociales, l’Institut ‘entrepreneuriat et innovation, l’Institut Metalab pour l’intelligence artificielle, la donnée et la société ; les trois issus de la stratégie 2020-2024, et désormais un quatrième dédié à la géopolitique et au business, né avec Transcend. Ces instituts fonctionnent comme des catalyseurs disciplinaires qui viennent irriguer les programmes généralistes, plutôt que des silos thématiques ajoutés en marge du cursus.
En lien avec cet article : Notre épisode de DG sur écoute avec Vincenzo Vinzi
L’une des initiatives les plus emblématiques du plan Transcend est la création d’un Institut Géopolitique et Business, qui vient structurer plusieurs décennies de travaux sur ces enjeux : le centre Iréné dédié à la négociation et à la médiation, fondé en 1998, un centre sur l’économie et le droit européen créé en 2008, ainsi qu’un centre Géopolitique, défense et leadership lancé en 2023. « Nous avons voulu mieux structurer l’ensemble et lui donner une nouvelle ambition, au regard du contexte géopolitique mondial », explique Vincenzo Vinzi.
Les dirigeants d’entreprise prennent d’ailleurs pleinement conscience de ces nouvelles réalités.
Pour Vincenzo Vinzi, l’objectif n’est pas de positionner l’ESSEC en concurrence directe avec des établissements comme Sciences Po. Il précise ainsi : « Il ne s’agit pas de transformer l’ESSEC en école de sciences politiques ou d’affaires publiques, mais d’intégrer la géopolitique comme une compétence essentielle pour tout leader d’aujourd’hui et de demain. » La démarche repose ainsi sur la complémentarité plutôt que la substitution, avec des partenariats académiques spécialisés permettant d’aller chercher des expertises pointues que l’école ne prétend pas détenir seule.
L’un des axes les plus concrets de Transcend est la définition de l’ESSEC comme une « STEM Business School », pour Science, Technology, Engineering and Management. Un concept que Vincenzo Vinzi défend avec une conviction qui ne doit rien au marketing : « Les révolutions technologiques se succèdent sans que l’humain ait fini d’absorber et adopter la précédente qu’une nouvelle arrive déjà. » Face à cette accélération, former des managers qui ne maîtrisent pas les enjeux de gouvernance des données, d’éthique de l’IA ou d’adoption technologique serait, dit-il, une faute professionnelle.
Le partenariat avec CentraleSupélec constitue l’une des illustrations de cette ambition. L’ESSEC et l’école d’ingénieurs proposent déjà des programmes hybrides au niveau master et bachelor, et viennent d’annoncer l’extension de ce modèle à Mumbai, dans le cadre du nouveau hub ESSEC India lancé en avril 2026. Vincenzo Vinzi y voit une réponse à un double enjeu : combler le “skill gap” dans une économie en pleine ascension ; « plus d’un million de jeunes entrent dans le monde du travail par mois en Inde »- et enrichir la dimension multiculturelle de l’école pour ses étudiants du monde entier.
À quoi ressemblera ce leader que les business schools doivent former ? Pour Vincenzo Vinzi, trois caractéristiques apparaissent comme incontournables. Le dirigeant de demain sera inclusif, multiculturel et impactant. Mais il ne suffira pas d’enseigner la diversité ; il faudra la faire vivre. L’ESSEC peut s’appuyer pour cela sur un réseau de présence internationale qui s’est considérablement densifié : le campus Asie-Pacifique de Singapour (20 ans de présence fêtés en 2024), le campus africain au Maroc (10 ans en 2025), et désormais trois hubs : New York pour ESSEC North America, Londres pour ESSEC UK, et Mumbai pour ESSEC India.
Le directeur général de l’ESSEC Business School articule sa vision du leadership autour de ce qu’il appelle le triptyque des trois A : adopter ce que l’on a appris, adapter face aux situations inédites -« la discontinuité est aujourd’hui le quotidien »-, et surtout anticiper, pour éviter que d’autres décident à votre place. Il oppose à cela le modèle autoritario -l’autorité par le statut, qui génère de l’obéissance- à ce qu’il nomme en italien autorevole : une autorité qui s’exerce par le sens, le partage et le dialogue, et qui génère de l’adhésion. Il indique : « La jeunesse ne remet pas en question l’existence d’un leader. C’est le processus qui amène aux décisions qu’elle interroge. »
Le discours de Vincenzo Vinzi dépasse le cadre de la stratégie d’école. Dans son ouvrage Transcendons le progrès, publié fin 2025, il part d’un constat lucide : une part croissante des citoyens doute aujourd’hui du lien entre progrès scientifique et amélioration concrète des conditions de vie. « Ce lien entre les avancées scientifiques, les innovations technologiques et l’amélioration des conditions de vie s’est en partie perdu. C’est précisément ce lien qu’il faut rétablir », affirme-t-il.
L’intelligence artificielle cristallise cette tension. Vincenzo Vinzi refuse la posture technophobe comme l’enthousiasme naïf : « Une technologie n’est jamais bonne ou mauvaise en soi. Cela dépend de ce que l’humain en fait. Vous prenez le nucléaire : il a sauvé des millions de vies via la médecine nucléaire, mais l’être humain a su aussi en faire des choses épouvantables. » C’est précisément pourquoi il estime que les business schools ont un rôle décisif à jouer ; non pas pour former des techniciens de l’IA, mais pour former des responsables capables d’en penser la gouvernance, l’éthique et les usages. Des architectes du changement, selon ses propres mots, dotés d’une « confiance lucide » dans l’avenir.
La stratégie Transcend s’apparente autant à une feuille de route opérationnelle qu’à un manifeste intellectuel. Vincenzo Vinzi le résume ainsi : « L’objectif de l’ESSEC n’est pas de former ou de faire de la recherche, ce sont des moyens. L’objectif, c’est d’avoir un impact à grande échelle pour co-construire un monde plus prospère et plus résilient. ». Il estime enfin que le leader de demain ne pourra être ni purement technicien, ni purement gestionnaire, ni purement analyste géopolitique, mais tout cela à la fois.
