Mardi 24 mars 2026, le Collège de France accueillait les étudiants de son université, l’Université PSL, pour une masterclass exceptionnelle du Prix Nobel d’économie 2025, Philippe Aghion. Au programme de cette conférence : la destruction créatrice à l’ère de l’intelligence artificielle, la stagnation européenne, l’avenir de l’emploi et le questionnement autour d’un capitalisme à la fois innovant et inclusif.
Par Valentine Dunyach
Collège de France, le 24 mars 2026/El Mouhoub Mouhoud, président de PSL et le Prix Nobel d’économie 2025 Philippe Aghion ont pris la parole autour du thème : « Repenser le capitalisme : le pouvoir de la destruction créatrice ».
Présidée par El Mouhoub Mouhoud, président de l’Université PSL, et introduite par le Pr. Thomas Römer, administrateur du Collège de France, la soirée avait été pensée comme un moment rare ; offrir aux étudiants des treize établissements membres de l’Université PSL, de Mines Paris – PSL et l’ENS – PSL à l’Université Paris Dauphine – PSL, en passant par Chimie ParisTech – PSL et l’Observatoire de Paris – PSL, un accès direct à l’un des économistes les plus influents du monde. Étudiants en CPES, élèves ingénieurs en double diplôme, futurs historiens de l’ENS – PSL ou encore économistes de Dauphine – PSL : tous ont répondu présents à l’invitation, carnet de notes en main, pour échanger avec le lauréat du Prix de la Banque de Suède en sciences économiques, 2025, plus communément surnommé Prix Nobel d’Économie 2025.
La conférence avait pour fil directeur la notion de destruction créatrice, popularisée par l’économiste autrichien Joseph Schumpeter. Philippe Aghion a ainsi rappelé d’emblée la généalogie de ses propres travaux ; au MIT en 1987, il propose à Peter Howitt de formaliser ce concept intuitif en un vrai modèle économique. Le résultat repose sur trois idées.
La première : la croissance de long terme provient d’un processus d’innovation cumulative. Chaque innovateur construit sur les épaules de ceux qui l’ont précédé. La deuxième : l’innovation ne surgit pas du vide ; elle résulte d’investissements motivés par la perspective de rentes. Si j’innove, j’obtiens une rente, jusqu’à ce que quelqu’un fasse mieux et m’évince. La troisième, et c’est là qu’est la tension ; les innovateurs d’hier sont tentés d’utiliser ces rentes pour bloquer les nouveaux entrants.
Pour Philippe Aghion : « Réguler une économie de marché signifie gérer cette contradiction. D’un côté, il faut des rentes pour motiver l’innovation. De l’autre, il faut s’assurer que les innovateurs d’hier ne vont pas utiliser leurs rentes pour empêcher de nouvelles innovations. C’est le rôle de la politique de concurrence. »
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Entré en 1975 au département de mathématiques de l’ENS Paris-Saclay, Philippe Aghion a poursuivi ses études à Paris 1, puis à Harvard, où il a obtenu un PhD en économie. Il a mené une brillante carrière de professeur au MIT, à Harvard et à University College London, avant d’être aujourd’hui titulaire de la chaire « Économie des institutions, de l’innovation et de la croissance » au Collège de France, ainsi que Centennial Professor à la London School of Economics.
Le Prix Nobel 2025 récompense ses contributions majeures à la compréhension de la croissance économique fondée sur l’innovation. Ses travaux ont profondément renouvelé la théorie de la croissance en démontrant le rôle central du processus de destruction créatrice, où le progrès technique remplace les anciennes technologies, générant à la fois progrès et défis économiques. Avec Peter Howitt et Joel Mokyr, ses co-lauréats, il a construit l’un des cadres théoriques les plus utilisés pour analyser le capitalisme contemporain.
C’est l’une des questions qui occupait beaucoup d’esprits dans la salle. Philippe Aghion a d’abord rappelé les deux raisons pour lesquelles l’IA représente un potentiel de croissance considérable : elle automatise des tâches dans la production de biens et services et elle facilite la production de nouvelles idées en rendant la recombinaison d’idées existantes beaucoup plus aisée.
Mais le Prix Nobel souligne que les GAFAM (Amazon, Google, Microsoft) dominent les maillons stratégiques de la chaîne de valeur de l’IA : le cloud d’un côté, les processeurs graphiques GPU de l’autre. Le risque est le même que lors de la révolution des technologies de l’information dans les années 1990 ; les géants d’hier bloquent les innovateurs de demain.
« Les entreprises qui adoptent l’IA deviennent plus productives, plus compétitives. La demande pour leurs produits augmente. Et l’IA, en facilitant la production d’idées nouvelles, génère de nouvelles activités et de nouveaux emplois. Mais à condition de mettre en place la bonne politique de concurrence. Si on laisse se former de gros oligopoles dans l’IA comme on l’a fait avec les GAFAM, on bloquera les innovateurs. », explique Philippe Aghion.
Une étudiante en Sciences des données du CPES a posé la question avec une acuité redoutable : “L’IA ne risque-t-elle pas de concentrer les emplois dans des profils déjà très qualifiés et expérimentés, bloquant ainsi l’accès des jeunes diplômés au marché du travail- précisément ceux dont les tâches, simples et répétitives, sont les premières à être automatisées ?”
Pour l’économiste, il faut développer la polyvalence en entreprise et récompenser celles qui forment. Il a mentionné les systèmes d’apprentissage allemand et suisse comme modèles à suivre, et préconisé un système de bonus-malus : les entreprises qui licencient trop paient davantage pour l’assurance chômage, celles qui fidélisent et forment sont récompensées.
Pour Philippe Aghion, « Les entreprises qui favoriseront les soft skills devraient être primées. A contrario, celles qui licencient trop devraient être pénalisées. Il faut encourager la polyvalence ; c’est-à-dire former des gens capables, dans l’entreprise, de passer d’un emploi à un autre. »
Philippe Aghion a dressé un tableau sombre, mais non sans issue, de la situation européenne. Après la Seconde Guerre mondiale, l’Économiste français rappelle que l’Europe avait “rattrapé les États-Unis grâce au plan Marshall et à l’absorption de la révolution de l’électricité”. Seulement, depuis le milieu des années 1980, le PIB par tête européen décroche à nouveau par rapport au niveau américain. Cette fois, c’est la révolution des technologies de l’information que l’Europe n’a pas su prendre en marche, restant bloquée dans ce qu’il nomme le “mid-tech incrémental”.
Le rapport Draghi (dont l’auteur est Mario Draghi) permet de comprendre pourquoi. L’Europe produit de la recherche fondamentale de qualité, nourrissant l’innovation de rupture mondiale, néanmoins, cette innovation se concrétise aux États-Unis ou en Chine, pas en Europe. “Les cinq entreprises les plus innovantes aux États-Unis aujourd’hui n’étaient pas les mêmes il y a vingt-cinq ans.” souligne Philippe Aghion. Et d’ajouter : “En Europe, elles sont essentiellement les mêmes.”
Les éléments manquants, selon l’économiste français, sont les suivants : le financement de long terme de la recherche, un écosystème de capital-risque développé, et surtout l’équivalent des DARPA américaines ; ces agences qui définissent une mission stratégique et suscitent des projets concurrents pour la remplir. L’ARN messager des vaccins COVID en est l’exemple le plus récent : la technologie avait été inventée en Europe, mais c’est la BARDA américaine qui l’a traduite en vaccins à grande échelle.
Philippe Aghion n’a pas éludé la question de la position française. Il a évoqué Arthur Mensch et son entreprise Mistral, valorisée à douze milliards d’euros, comme l’un des rares espoirs français dans la course mondiale à l’IA. Et c’est précisément pour des cas comme celui-là qu’il s’est montré réservé vis-à-vis de la taxe Gabriel Zucman sur les patrimoines non réalisés.
Philippe Aghion explique : « Si j’impose cette taxe, j’oblige des innovateurs comme Arthur Mensch (MistralAI) à emprunter ou à céder des parts pour payer un impôt sur une richesse qu’il n’a pas encore réalisée. Je veux permettre aux start-up de grandir en France. Le gros problème, c’est que beaucoup de start-up innovantes en France et en Europe, dès qu’elles doivent grandir, partent ailleurs. Je ne veux pas que ça se reproduise avec l’IA. »
Il a également plaidé pour une coopération franco-allemande comme moteur d’un « Mario Draghi à deux » : marché unique des hautes technologies, investisseurs institutionnels communs, et une DARPA défense et IA franco-allemande. Il a par ailleurs révélé travailler sur ce sujet avec l’économiste Monika Schnitzer, présidente du Conseil des experts économiques allemand, en vue d’un sommet franco-allemand.
Pour Philippe Aghion, la France dispose d’un atout non négligeable ; le nucléaire : « Nous avons eu raison de ne pas l’abandonner », a-t-il affirmé sans ambages ; une position d’autant plus significative que l’IA est extrêmement consommatrice en énergie.
Au début de sa prise de parole, El Mouhoub Mouhoud, président de PSL, avait confié son souhait pour cette conférence : « Je voudrais vraiment que la salle ait la parole et que les étudiantes et étudiants puissent poser leurs questions. »
La seconde partie de la soirée a tenu toutes ses promesses. Les questions ont afflué de toute la salle, avec une densité intellectuelle qui a ravi le conférencier. Une étudiante de l’ENS – PSL en histoire spécialisée dans la Russie a ainsi interrogé les limites créatives des LLM ; pointant que l’IA produit « des reproductions, des pastiches, des stéréotypes » plutôt que de véritables créations. Un étudiant de Mines Paris – PSL a mis en tension les impératifs climatiques et la croissance. Un autre, en double diplôme CentraleSupélec, a questionné la réplicabilité des modèles danois et finlandais hors des pays les plus riches.
Un étudiant en économie a engagé le sujet de la taxation confiscatoire des héritages, mentionnant l’économiste Thomas Piketty. Une étudiante de l’Université Paris Dauphine – PSL a posé une double question géopolitique et économique sur la capacité de l’Europe à harmoniser sa stratégie à vingt-sept. Une autre, en CPES, a enfin tracé un parallèle saisissant entre les chaebols coréens, les GAFAM et les grands groupes pétroliers ; tous susceptibles de bloquer l’innovation, qu’elle soit numérique ou verte.
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Pour conclure cette soirée, Philippe Aghion a utilisé la métaphore suivante : « La technologie, c’est comme un cheval fou. » Et d’expliquer : « Un cheval peut vous amener dans le mur ou vous amener où vous le souhaitez. Mettre les bonnes politiques en place ; concurrence, flexisécurité, éducation, c’est une manière de diriger le progrès dans la bonne direction. Le bonheur des gens, c’est la combinaison des technologies et des institutions. Si l’on met les bonnes institutions, nous pouvons tirer le meilleur parti des technologies. »
Trois leviers, donc. La concurrence, pour empêcher les monopoles d’étouffer les nouveaux entrants. L’éducation, pour réduire le nombre d’« Einstein perdus », ces enfants brillants issus de milieux modestes que le système laisse parfois de côté. Et la flexisécurité, à l’image du modèle danois, pour que la destruction créatrice reste socialement acceptable et que la peur du déclassement ne paralyse pas l’adaptation. C’est la même trilogie qui, selon Philippe Aghion, permettra de faire de l’IA une chance plutôt qu’une menace ; pour peu que l’Europe, et la France en particulier, se décide enfin à jouer à la hauteur de ses ambitions.
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