Après deux années consécutives de hausse des effectifs en classes préparatoires économiques et commerciales, la rentrée 2025 marque une stabilisation. Dans cet entretien accordé à DG sur Écoute, le président de l’APHEC Alain Joyeux revient sur les ressorts de l’attractivité de la filière, l’enjeu de différenciation des écoles hors du top 10, le cubage, la prolifération des classements et les chantiers à venir pour la filière.
Par Thibaud Arnoult
À l’heure où la Banque Commune d’Épreuves (BCE) publie des chiffres d’inscription en baisse pour plusieurs écoles situées au-delà du top 10, et où le phénomène du cubage continue d’interroger la filière, Alain Joyeux, président de l’Association des Professeurs des Classes Préparatoires Économiques et Commerciales (APHEC) et professeur de CPGE ECG au lycée Joffre à Montpellier, livre son analyse de la situation.
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Après un bond de plus de 8 % à la rentrée 2024, la plus forte progression de toutes les filières de classes préparatoires, les effectifs se stabilisent à l’entrée de l’année universitaire 2025-2026. « Nous ne nous attendions évidemment pas à une deuxième année de hausse, mais à une stabilisation. C’est ce qui se passe, résume Alain Joyeux. Il y a une légère baisse en ECG à l’échelle des deux années, une augmentation de 6 % en ECT à la rentrée 2025. Nous sommes donc sur une quasi-stabilité, avec une perte d’une petite centaine d’étudiants sur toute la France, l’outre-mer et le Maroc. » Mais si l’on évalue la baisse des seuls entrants en ECG à la rentrée 2025, la diminution est plus marquée, 5% environ.
Cette diminution ne suit pas de schéma géographique clair. « Tout dépend des parcours. Ceux avec mathématiques appliquées attirent plus et ont moins de problèmes de recrutement. Les grandes prépas de centre-ville n’ont pas de difficultés à recruter. Au niveau des prépas de proximité, il n’y a pas de déterminisme : certaines recrutent très bien. Tout dépend de la concurrence dans le bassin de recrutement », nuance le président de l’APHEC.
Sur le fond, il relativise. « Si l’on regarde l’évolution des effectifs depuis une vingtaine d’années, on constate toujours deux ans de hausse, deux ans de baisse, une stabilisation. C’est extrêmement irrégulier. » Pas question pour autant de faire comme si tout allait bien : « Ce n’est pas parce que nous avons connu deux années de hausse que la bataille est gagnée et que le défi de l’attractivité est relevé. Ce défi est à relever en permanence comme nous le montre la baisse à la rentrée 2025 »
Dans cette perspective, Alain Joyeux espère une initiative conjointe avec la CDEFM. « Il y a deux ans, la CDEFM, et on les en remercie, avait lancé la campagne Prépare-toi et avait beaucoup communiqué sur les réseaux sociaux en faveur des classes préparatoires. Cette campagne n’a pas été reconduite en 2025-2026. Nous allons travailler avec la CDEFM à sa relance. »
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La publication récente des chiffres d’inscription à la BCE a mis en lumière une tendance qui préoccupe une partie des écoles, particulièrement celles situées au-delà du top 10. « Il faut être prudent, parce que certaines écoles du haut de tableau connaissent aussi une légère baisse. Il y a donc une dimension un peu conjoncturelle », tempère d’abord Alain Joyeux.
Il ne se voile pas la face pour autant. « Sur les 23 écoles accessibles après la prépa, certaines ont effectivement plus de difficultés de recrutement et une attractivité en berne vis-à-vis des préparationnaires. Il y a une musique, petite ou grande, qui fait que les étudiants choisissant la classe prépa se disent : ça vaut le coup pour intégrer les écoles du haut de tableau. »
Le président de l’APHEC tient à rappeler une réalité souvent oubliée par les candidats. « Intégrer une école au-delà du top 7 ou 8, ce n’est pas rater sa vie. 22 des 23 écoles accessibles sont classées par le Financial Times parmi les 1 % meilleures business schools du monde. Intégrer une école au-delà du top 7 ou 8, c’est rejoindre une excellente école avec un diplôme reconnu à l’échelle mondiale. Parfois, on a le sentiment que certains candidats l’oublient un peu. »
Mais la responsabilité est partagée, insiste-t-il. « Elle revient aussi aux écoles, à certaines écoles. Nous pensons qu’elles doivent différencier un peu plus leur offre, pour que les étudiants ne les choisissent pas simplement en fonction d’un classement, mais en fonction de l’adhésion à un projet. » Un message qui prolonge la tribune cosignée avec Thotis à la rentrée dernière sur les enjeux d’attractivité de la filière.
Le phénomène du cubage, cette troisième année de prépa que choisissent certains étudiants pour améliorer leur rang au SIGEM, continue d’agiter la filière. Alain Joyeux récuse toute solution radicale. « Il n’y a pas de solution miracle. Il ne s’agit pas de rejeter le cubage par principe, parce que pour certains étudiants, il peut être utile. Je pense à des étudiants qui viennent de milieux sociaux ou de territoires où ils sont parfois les seuls de leur famille à faire des études supérieures, et pour qui il faut un peu plus de temps pour acquérir les méthodes, les codes, la réactivité. Je pense aussi à ceux qui ont eu un problème de santé ou un problème familial au cours de la première ou de la deuxième année. »
Il pointe néanmoins sans détour les dérives. « Il y a des abus, et il faut lutter contre. Le cubage coûte cher à la collectivité, il faut le rappeler. Et cuber pour gagner deux rangs d’école par rapport à celle obtenue au premier concours, c’est tout simplement ridicule. Le retour sur investissement d’une année supplémentaire de vie de jeune pour gagner deux places au SIGEM, ça n’a pas de sens. Nous appelons nos étudiants à la raison. »
Sur l’impact éventuel des barres d’admissibilité sur la décision de cuber, le président de l’APHEC relativise. « La plupart des étudiants ne connaissent pas les barres d’admissibilité. Ils commencent à s’y intéresser lorsqu’ils sont en liste complémentaire, pour savoir s’ils seront pris ou non. Si vous demandez au préparationnaire lambda de vous réciter les barres d’admissibilité, même du top 10, il saura que HEC c’est 15 et un peu plus. Au-delà, ce n’est pas sa préoccupation. »
Parmi les phénomènes émergents, Alain Joyeux pointe une tendance qui l’interpelle : certains préparationnaires font le choix de rejoindre l’université plutôt que d’intégrer une école obtenue à l’issue du concours. « C’est d’ailleurs pour cette raison que je ne défends pas l’interdiction du cubage. Quand un étudiant ne veut pas intégrer une école, ce n’est pas parce qu’on va lui interdire l’opportunité de cuber qu’il va l’intégrer. Il va tout simplement sortir du système. »
Il souligne que certaines universités se sont positionnées. « Elles ont bien compris que ces étudiants de classes prépa étaient de bons étudiants, et certaines leur ouvrent largement les bras. »
Des préparationnaires estiment que le coût de plus en plus élevé des frais de scolarité justifie leur désir d’intégrer une école du haut de tableau sinon rien, ils posent donc la question du retour sur investissement dans leur cursus. « On peut comprendre cette remarque, il ne faut pas la rejeter. En même temps, le marché du travail a changé, surtout à l’échelle internationale. L’époque où, parce qu’on était diplômé d’une école prestigieuse, on était tranquille pour 40 ou 50 ans de carrière, c’est fini. Une très bonne école peut être un tremplin en début de carrière, mais rapidement, à BAC diplôme +10, les différences de niveau de salaire dépendent beaucoup plus de la réussite des missions professionnelles menées que du rang de l’école dont est issu le diplômé. »
Lancé l’an dernier conjointement avec la CDEFM, le certificat Arts Libéraux atteste, à l’issue du master, du passage par une classe préparatoire aux grandes écoles. Un acquis majeur aux yeux d’Alain Joyeux. « Ce certificat est un acquis très important, une victoire collective des écoles et de l’APHEC. C’est une vraie reconnaissance du passage par le continuum prépa-grande école. »
Le président de l’APHEC ne cache toutefois pas une certaine insatisfaction sur sa communication. « La communication compte, et nous estimons qu’elle n’est pas suffisante sur ce certificat. Les prescripteurs de l’enseignement secondaire l’ignorent souvent. Parfois, certains collègues, même de prépa, oublient d’en parler. »
Il plaide pour une mise en scène plus visible du dispositif. « Nous en avons déjà discuté avec la CDEFM : peut-être faut-il penser à créer un événement autour de la remise du certificat, en même temps que le master. Le calendrier de délivrance des masters n’est pas le même d’une école à l’autre, ce qui complique l’organisation d’un événement unique. Mais il nous semble nécessaire de lui donner une résonance. »
Face à la prolifération des palmarès d’écoles, Alain Joyeux appelle depuis plusieurs mois à la mesure. « Il y a beaucoup, beaucoup de classements. Les jeunes ne les regardent pas individuellement. Celui qui s’impose de fait, c’est le SIGEM. Mais le SIGEM est pris pour ce qu’il n’est pas : les jeunes ont parfois l’impression qu’il s’agit d’un classement de valeur académique, de reconnaissance de la part des employeurs. Or, c’est simplement un classement des préférences des étudiants. On peine à l’expliquer. »
Lors des récentes Journées du continuum, certaines voix ont appelé à arrêter la diffusion des données SIGEM par les médias. Une option à laquelle le président de l’APHEC ne souscrit pas. « Je n’y crois pas du tout. Si le SIGEM ne diffuse pas ces données, elles filtreront quoi qu’il en soit. Nous risquerions d’avoir derrière des classements moins fiables que ceux d’aujourd’hui. Nous sommes dans une société où il est très difficile de cacher des informations et c’est heureux. »
En revanche, l’APHEC appelle à une réflexion sur les classements des prépas. « Aujourd’hui, ils se font par les médias sur les intégrés uniquement dans les écoles de management, ce qui aboutit à des absurdités. Lorsque des étudiants intègrent Saint-Cyr, l’ENSAE ou l’ENS, c’est-à-dire d’excellents étudiants, ils font en réalité baisser la prépa dans les classements des intégrés. Cela n’a aucun sens. »
Il avance une piste complémentaire. « Il ne s’agit pas de remplacer, mais de tester. Vous avez des prépas, notamment de proximité, où 10 ou 12 élèves choisissent ensuite l’université. Cette prépa leur a apporté une valeur ajoutée. Ils sortent du système avec un acquis très important. Publier des classements sur les admissibles ou les admis, en plus de celui des intégrés, mettrait beaucoup plus en valeur des prépas qui ne sont pas celles des grandes métropoles, mais qui attestent d’une vraie valeur ajoutée pour les étudiants. »
Cette année marque les 50 ans des prépas ECT, ces classes préparatoires accessibles aux bacheliers technologiques. Un anniversaire célébré lors d’un événement à la Sorbonne, dont Thotis est partenaire, aux côtés de l’APHEC et de l’ADEPPT. « Il est intéressant que cela ait lieu à la Sorbonne. On oppose souvent les prépas grandes écoles à l’université : cela montre symboliquement que les deux participent à la richesse de l’offre de l’enseignement supérieur français », observe Alain Joyeux.
Il rappelle la singularité de la filière. « Le recrutement de la filière ECT est beaucoup plus diversifié socialement. Les taux de boursiers en ECT sont parmi les plus élevés de toutes les filières de classes préparatoires. Cela permet à des bacheliers technologiques d’intégrer un cursus d’excellence très ambitieux et les grandes écoles, au même titre que les bacheliers généraux. Le rôle des prépas ECT est très important dans notre système. »
Au-delà de cet anniversaire, les chantiers ouverts par l’APHEC sont nombreux. L’attractivité, bien sûr, mais aussi une réflexion sur le concours lui-même, à l’heure de l’intelligence artificielle. « Certaines épreuves ont pu évoluer, je pense cette année à la suppression de la carte obligatoire à réaliser pour l’épreuve de géopolitique de l’ESCP, qui sert à un grand nombre d’écoles. Mais au fond, le concours n’a pas beaucoup changé depuis 15 ou 20 ans. À l’heure de l’IA, on peut s’interroger : est-il toujours adapté ? Évalue-t-il vraiment les compétences que les écoles souhaitent évaluer ? »
Il assume une posture ouverte. « On peut y réfléchir sans préjuger du résultat. Peut-être aboutirons-nous à la conclusion qu’il ne faut rien changer. Mais à l’APHEC, nous pensons que cette réflexion est utile et importante. »
