« 80 % de l'activité d'une rue piétonne, c'est l'Opco EP » : les métiers de proximité face aux défis de demain

Dans le cadre d’un épisode de Parole de Décideurs sur Thotis, Arnaud Muret, directeur général d’Opco EP (Opérateur de Compétences des Entreprises de Proximité), décrypte un segment d’entreprise que l’on côtoie chaque jour sans toujours le nommer : celui des métiers de proximité (boulangers, avocats, coiffeurs…). Il dresse le portrait d’une institution encore méconnue, qui finance pourtant la formation de près de trois millions de personnes, et partage sa conviction : ces métiers ont un avenir solide.

Par Valentine Dunyach

L'Opco EP : un organisme paritaire

Certaines institutions, discrètes, structurent pourtant le quotidien des Français. L’Opco EP en fait partie. Cet opérateur de compétences des entreprises de proximité finance la formation professionnelle continue, aussi bien pour les salariés que pour les alternants.

Sa gouvernance est paritaire : une moitié du conseil d’administration revient aux représentants du patronat, l’UPCPME, l’autre aux cinq grandes organisations syndicales : CFDT, CGT, CFE-CGC, CFTC et Force Ouvrière. « Ils incarnent ces métiers », souligne Arnaud Muret. Deux missions définissent ainsi l’Opco EP : financer la formation professionnelle et accompagner les entreprises et leurs branches dans leurs transitions.

Mais de quelles entreprises parle-t-on ? Le périmètre est plus large qu’on ne l’imagine. Arnaud Muret en donne une image concrète : « Prenez une rue piétonne : 80 % de son activité correspond à des métiers que nous représentons à l’Opco EP. Et au bout de cette rue, le taxi qui stationne en fait lui aussi partie. » Boulangers, bouchers, charcutiers pour l’artisanat alimentaire ; salons de coiffure et d’esthétique pour l’artisanat de service ; pharmaciens, avocats, notaires, architectes pour les professions libérales réglementées ; assistantes maternelles et services à la personne, et jusqu’aux services funéraires. L’Opco EP couvre, indique Arnaud Muret, « l’intégralité du cycle de vie » : 442 000 entreprises et près de trois millions de personnes, présents aussi bien en milieu rural qu’urbain.

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Des parcours qui débutent souvent avant le bac

L’une des croyances sur l’orientation est celle que le niveau d’études conditionne mécaniquement la qualité du métier exercé. Arnaud Muret réfute cette idée reçue. Pour entrer dans la coiffure ou la boulangerie, la voie d’accès est le CAP ou le BEP, quel que soit son niveau scolaire. Et ce phénomène monte en gamme : « On observe de plus en plus de jeunes qui obtiennent des bacs généraux avec mention et qui, à un moment, s’interrogent sur le sens de ce qu’ils veulent faire. » Ils choisissent alors de revenir à une formation CAP ou BEP, avant de compléter éventuellement leur parcours par des formations en gestion.

Car derrière chaque artisan, il y a un chef d’entreprise. Ces métiers offrent toute une palette de statuts possibles, du salarié à l’entrepreneur. Et leur présence à travers l’ensemble du territoire est un atout : on peut en effet les exercer dans n’importe quelle commune, rurale ou urbaine ; une promesse d’enracinement que peu de secteurs peuvent tenir.

Quant à la découverte de ces métiers, elle se fait souvent sur le tard, et souvent par hasard. « C’est généralement au moment du stage de troisième que naissent les premières vocations dans l’artisanat », observe Arnaud Muret. Pour les professions libérales, le chemin est différent, puisque c’est en explorant le notariat qu’on découvre le métier de clerc de notaire, en s’intéressant à l’architecture que l’on affine son projet. Le conseil du directeur général d’Opco EP est le suivant : prendre le temps d’explorer, ne pas se fier uniquement à l’image que l’on se fait d’un secteur de l’extérieur.

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Trois défis principaux : écologie, numérique, démographie

Les métiers de proximité font face à plusieurs enjeux sociétaux. Comme l’ensemble des secteurs, ils traversent trois grandes transitions, avec une particularité : ils les ont souvent anticipées, sans toujours le formaliser.

La transition écologique d’abord. La préoccupation environnementale y est déjà intégrée dans les pratiques professionnelles : consommer moins d’eau, réduire l’usage de l’énergie, optimiser la matière première. Arnaud Muret cite l’exemple des mareyeurs (les professionnels qui travaillent le poisson), qui optimisent désormais l’usage de la matière dans leur formation comme dans leur exécution quotidienne. « La transition écologique est déjà partout à l’œuvre, souvent sans que les professionnels aient pour autant besoin de le revendiquer. Et ce phénomène s’amplifie depuis une quinzaine d’années. »

La transition numérique ensuite, et avec elle, la question de l’intelligence artificielle. Le sujet est moins anxiogène qu’on ne le pense pour ces secteurs. L’IA ne se réduit pas à ChatGPT : « Utiliser son smartphone pour scanner une note de frais et l’envoyer directement en comptabilité, c’est déjà de l’IA », explique Arnaud Muret. Elle s’est déjà introduite dans les pratiques, permettant aux professionnels de se concentrer sur leur cœur de métier plutôt que sur des tâches administratives. Pour les métiers comme celui d’avocat, que l’on cite souvent comme menacé, l’IA pourrait surtout libérer du temps pour des missions de conseil, pas se substituer à la compétence, selon Opco EP.

C’est d’ailleurs un argument que les jeunes eux-mêmes ont commencé à intérioriser. « De plus en plus de personnes interrogent les IA pour savoir quels sont les métiers protégés. Et la réponse qui revient est souvent celle des métiers de l’artisanat », constate le dirigeant. Remplacer un boulanger par une intelligence artificielle reste, pour l’heure, bien plus compliqué que de remplacer une tâche administrative. Le boulanger utilisera des IA pour ses recettes, sa gestion, comme outil, et non substitut.

La démographie, enfin, est peut-être le défi le plus structurant. En 2003, la France enregistrait 860 000 naissances par an. Aujourd’hui, ce chiffre est tombé à 690 000. Moins de jeunes arrivent sur le marché du travail au moment même où les baby-boomers partent massivement en retraite. La conséquence est mécanique : d’ici 2030, le marché du travail sera en tension. « Dans deux ou trois ans à peine », précise Arnaud Muret. Et d’ajouter : « Tous les secteurs vont se battre pour attirer des jeunes. Le taux de chômage des jeunes est encore élevé aujourd’hui, mais la dynamique s’inverse. La route se dégage. » Son conseil aux jeunes hésitants : choisir ses métiers en fonction de ce qu’on aime, vers des secteurs où l’on peut se réaliser pleinement.

L'alternance, une voie qui a acquis ses lettres de noblesse

La question du financement de l’apprentissage agite régulièrement le débat public. Arnaud Muret ne s’en inquiète pas : « L’alternance s’est imposée comme une voie alternative à la formation initiale. » Près de 15 % d’une classe d’âge la choisit aujourd’hui, à tous les niveaux : infra-bac, master, et même au-delà. « Un doctorat, c’est d’ailleurs une forme d’alternance : on n’appelle pas ça un maître d’apprentissage, mais un directeur de thèse. » Sur l’éventuel recul de l’objectif du million d’apprentis, sa lecture est sereine : « C’est simplement le secteur qui se régule. » L’alternance ne concurrence pas la formation initiale, elle la complète.

L’Opco EP, peu connu du grand public, couvre ainsi trois millions de personnes et 442 000 entreprises, dans des secteurs présents dans chaque commune, chaque rue commerçante, chaque zone rurale. Arnaud Muret en tire lui-même le constat : « On finit parfois par ne plus les voir tant elles nous rendent service. » Dans un contexte de tensions démographiques, de transitions écologique et numérique, et d’évolution du financement de l’alternance, ces secteurs vont devoir recruter. La ressource rare, ces prochaines années, sera la personne qualifiée pour les occuper.

« 80 % de l'activité d'une rue piétonne, c'est l'Opco EP » : les métiers de proximité face aux défis de demain

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