L’ESC Amiens retrouve son grade de master : récit d’une résurrection
Onze ans après l’avoir perdu dans le sillage du fiasco France Business School, l’ESC Amiens récupère le grade de master pour son Programme Grande École. Devant la presse, le 16 septembre, l’école picarde a surtout déroulé sa feuille de route 2025-2030 : labels et première accréditation internationale, recherche autour du risque, alliances universitaires, doublement du budget et cap des 1 000 étudiants.
Par Thibaud Arnoult
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Revenir de loin
Pour mesurer le chemin parcouru, il faut revenir plus de dix ans en arrière. Fin 2014, le ministère de l’Enseignement supérieur retire à l’école son grade de master, puis son visa bac+5, après un avis défavorable de la CEFDG (Commission d’évaluation des formations et diplômes de gestion). L’ESC Amiens sort alors du naufrage de France Business School, cette fusion engagée en 2012 avec l’ESC Brest, l’ESC Clermont et l’ESCEM, qui n’aura tenu que deux ans. Diplômes dévalorisés, lycées de la région qui se détournent, sortie des classements : les effectifs des écoles fondent, de 1 300 étudiants au plus haut à 700 aujourd’hui.
L’école ESC Amiens est alors passée près de la disparition pure et simple. Fany Ruin, présidente de la CCI Amiens-Picardie et de l’école entre 2017 et 2023, raconte que la dernière résolution de l’ancienne mandature consulaire actait l’arrêt du soutien à l’établissement. « Nous avons demandé qu’on nous donne une chance », se souvient celle qui reconnaît avoir pris, à l’époque, un pari des plus risqués. Yann Tournesac, arrivé à la direction générale en 2016, garde en mémoire les 75 ans de l’école, fêtés sous un chapiteau dressé dans la cour carrée devant 600 anciens : beaucoup lui ont alors confié qu’ils pensaient l’école disparue. « Cette soirée était aussi là pour montrer à notre réseau que nous étions bien vivants », résume-t-il.
La remontée s’est faite par étapes : autonomie retrouvée en 2015, refonte du projet stratégique en 2016 (relance du PGE, pari sur la recherche, confirmation du statut associatif non lucratif), visa bac+5 récupéré en 2019, et enfin, cet été, le grade de master obtenu pour trois ans, sur cinq possibles.
| Date | Étape | Détail |
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2012
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Fusion |
Création de France Business School avec l'ESC Brest, l'ESC Clermont et l'ESCEM, une fusion qui n'aura tenu que deux ans
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Fin 2014
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Retrait |
Perte du grade de master, puis du visa bac+5, après un avis défavorable de la CEFDG
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2015
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Autonomie |
L'école retrouve son autonomie
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2016
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Refonte |
Nouveau projet stratégique : relance du PGE, pari sur la recherche, confirmation du statut associatif non lucratif
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2019
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Visa bac+5 |
Le visa bac+5 est récupéré
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Été 2026
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Grade de master |
Grade rendu pour trois ans, sur cinq possibles
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Ce que change le grade retrouvé
Concrètement, le grade atteste que le diplôme est reconnu au même niveau qu’un master universitaire. Il ouvre l’accès à certains concours de la fonction publique et au doctorat, facilite les titres de séjour des étudiants internationaux et conditionne l’entrée dans les classements des écoles de management. Sa configuration présente une particularité : « Nous sommes gradés sur deux ans, master 1 et master 2, comme l’université, et non sur les trois années du programme comme les écoles post-prépa. Avec EKLOR-ED de Pau, nous sommes les deux seuls dans ce cas », précise Yann Tournesac, qui décrit un dialogue continu avec la CEFDG, « deux fois par an en moyenne, en dehors des campagnes de renouvellement », et une ligne de conduite : « Il faut être honnête et réaliste. C’est ce qu’ils attendent. »
Surtout, l’école sort de ce que son directeur général appelle « la zone grise » : ce statut d’établissement visé mais non gradé, illisible pour les familles et les partenaires internationaux. « Cette antichambre du grade n’existe pas chez les écoles d’ingénieurs. C’était très difficile à expliquer. Dans un salon mettant en avant les grandes écoles à Lille, nous étions à l’extérieur du village des grandes écoles », illustre-t-il. Le grade rend enfin à l’ESC Amiens, désormais seule école de management gradée de l’ex-Picardie, sa crédibilité auprès des lycées du territoire.
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Un plan stratégique en six volets
Présenté par Yann Tournesac, le plan 2025-2030 fait du grade la pierre angulaire d’une stratégie organisée en six volets. Le premier fixe un calendrier de reconnaissances à obtenir : labels EESPIG (établissement d’intérêt général, dont il ne manque que l’audit financier) et BSIS (impact territorial, avec 50 à 60 millions d’euros d’impact attendus sur le territoire contre 30 en 2023) dès 2027, label Campus France la même année, DD&RS à l’horizon 2029-2030, et surtout une première accréditation internationale, l’EFMD, visée pour 2030.
Le deuxième volet refonde la relation avec les entreprises : jurys, keynotes, cours délocalisés, co-publications avec des professionnels, accueil de stagiaires et d’apprentis. Le troisième fixe l’objectif d’effectifs : 1 000 étudiants à la rentrée 2030, répartis entre 350 en master, 350 en bachelor et 300 en formations 100 % en ligne. Le quatrième consolide les finances, avec un budget doublé de 4 à 8 millions d’euros. Le cinquième engage un rapprochement académique souhaité avec l’université du territoire : une convention-cadre avec l’alliance universitaire A2U (Université de Picardie Jules Verne, ULCO, Artois) pouvant ouvrir doubles parcours, doubles diplômes et projets de recherche communs d’ici 2028. Le sixième axe du plan stratégique ouvre l’école à d’éventuelles collaborations avec les établissements du supérieur partageant ses valeurs.
| Volet | Objectif | Horizon |
|---|---|---|
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1. Reconnaissances
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Labels EESPIG et BSIS, label Campus France, DD&RS, puis première accréditation internationale EFMD
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2027 à 2030 |
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2. Entreprises
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Jurys, keynotes, cours délocalisés, co-publications avec des professionnels, accueil de stagiaires et d'apprentis
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Plan 2025-2030 |
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3. Effectifs
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1 000 étudiants : 350 en master, 350 en bachelor, 300 en formations 100 % en ligne
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Rentrée 2030 |
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4. Finances
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Budget doublé, de 4 à 8 millions d'euros
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Plan 2025-2030 |
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5. Alliance universitaire
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Convention-cadre avec A2U (UPJV, ULCO, Artois) : doubles parcours, doubles diplômes, recherche commune
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2028 |
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6. Collaborations
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Ouverture à d'éventuelles collaborations avec les établissements du supérieur partageant ses valeurs
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Plan 2025-2030 |
S’y ajoute un projet resté en retrait pendant la bataille du grade : une école de logistique adossée à la plateforme d’enseignement de Dourges, au sud de Lille, dans la perspective du canal Seine-Nord et de ses plateformes multimodales, avec, selon la direction, plus de 30 000 emplois à la clé. « Le sujet est toujours actif. Mais la priorité, vous l’avez compris, a été mise sur le grade », reconnaît Yann Tournesac.
La recherche comme colonne vertébrale
C’est le choix le plus structurant de la décennie écoulée : environ 600 000 euros investis chaque année dans la recherche, pour un total de l’ordre de six millions d’euros en dix ans. L’école a bâti le CERM (Centre de recherche en Risk Management), qui mobilise 12 enseignants-chercheurs en sciences de gestion autour de trois axes : le risque et la transformation numérique des organisations, les risques psychosociaux et la performance organisationnelle, et le risque perçu dans les comportements des consommateurs. Ces modules de décryptage et de prévention des risques irriguent tous les parcours, de bac à bac+5, pour forger ce que l’école appelle un « mindset de risk manager ».
Ce positionnement rejoint l’évolution des critères d’évaluation, qui valorisent désormais le ruissellement de la recherche dans les enseignements. « Les grandes écoles se sont longtemps concentrées sur les publications, au point d’oublier la connexion de la recherche avec les cours et avec le monde de l’entreprise. Cette évolution est plutôt saine », commente le directeur général, d’ores et déjà concentré sur le prochain passage devant la commission.
Soft skills, mad skills et IA
L’ESC Amiens cultive depuis les années 1980 son identité d’« école des personnalités », pionnière sur les compétences comportementales et les « mad skills », ces aptitudes acquises hors du campus (art, sport, engagement). Depuis 2025, cette approche est certifiée par le COSS (Certificate of Soft Skills), déployé dans toutes les formations en 2025-2026 : 75 000 feedbacks collectés, 92 % de taux d’utilisation, 650 compétences certifiées. L’école pousse aussi deux chantiers sur l’intelligence artificielle, comme outil d’analyse dans les méthodologies étudiantes et dans une version applicative, adaptée aux métiers visés dans les majeures et spécialités. Le tout dans un cadre de proximité revendiqué, avec un ratio de 25 étudiants pour un personnel administratif, et une convention signée avec l’ARS sur la santé étudiante et de nombreuses implications associatives pour promouvoir la santé et le bien-être étudiant.
Déployé dans toutes les formations en 2025-2026, le COSS totalise 75 000 feedbacks collectés, 92 % de taux d’utilisation et 650 compétences certifiées.
Où trouver 300 étudiants de plus ?
Passer de 700 à 1 000 étudiants dans un contexte démographique déclinant, est-ce réaliste ? Le directeur général assume un plan de bataille très localisé. « De grands lycées, avec trois ou quatre classes de terminale, nous fermaient leurs portes parce que l’école n’était pas gradée », confie-t-il, avant d’évoquer le « très bel IUT » d’Amiens, dont les étudiants de BUT deviennent un vivier naturel. Trois lycées attendent déjà des conférences de présentation dans les prochains mois.
L’international complète l’équation : « En moyenne, les grandes écoles comptent 35 % d’étudiants internationaux. Nous sommes à moins de 25 % : nous disposons encore d’une marge de progression », calcule Yann Tournesac, qui mise notamment sur l’Inde, quand les étudiants chinois se font plus rares partout en France. L’école affiche 34 universités partenaires, deux parcours entièrement en anglais et trois doubles diplômes : Florence en bachelor (« cinq places, mais nous allons rouvrir, la demande est très forte »), Mons en finance, sans limite de places, et Heidelberg en commerce international, suspendu le temps d’une réorganisation universitaire côté allemand. Objectif : doubler le nombre de doubles diplômes, « en restant raisonnable et en choisissant des destinations qui parlent aux étudiants ».
| Double diplôme | Domaine | Places |
|---|---|---|
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Florence
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Bachelor |
5 places
Réouverture annoncée, la demande est très forte
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Mons
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Finance |
Sans limite
Aucune limite de places
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Heidelberg
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Commerce international |
Suspendu
Le temps d'une réorganisation universitaire côté allemand
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Le mode de recrutement, lui, ne bouge pas : « L’école a toujours été sur concours. Nous sommes sélectifs, avec un concours en propre de quatre épreuves, calquées sur celles des banques de concours des grandes écoles gradées. Actuellement, nous ne passons pas par une banque d’épreuves », insiste le directeur général.
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Une école qui irrigue son territoire
Cette reconstruction dépasse le destin du seul établissement. Fany Ruin y voit un rempart contre la fuite des talents : l’ESC génère 32 millions d’euros de retombées annuelles sur un territoire où les entreprises, PME en tête, peinent à recruter des managers. Cet ancrage se mesure : 76,4 % des étudiants viennent de l’ex-Picardie, 47,4 % sont apprentis et 96 % de ces alternants travaillent dans une entreprise des Hauts-de-France. « À six mois, 60 % de nos diplômés travaillent dans le territoire », complète Yann Tournesac, pour un premier salaire brut moyen de 31 000 à 34 500 euros.
32 millions d’euros de retombées annuelles, 60 % des diplômés en poste dans le territoire six mois après la sortie et 96 % des alternants dans une entreprise des Hauts-de-France.
L’accessibilité complète le modèle. « Le PGE est à 8 400 euros à la rentrée 2026. Il a assez peu varié : nous avons veillé à un tarif qui soit le juste prix », défend le directeur général, qui reconnaît que la question tarifaire, avec un bachelor à 6 900 euros, « sera abordée dans les semaines et les mois qui viennent » pour préparer la rentrée 2027. S’y ajoutent l’alignement des échelons CROUS sur un système de réduction pour la première année de PGE pour les boursiers, un échelonnement des paiements jusqu’à neuf fois sans frais et une épicerie solidaire, dans une ville au coût du logement contenu, à une heure de Paris. Le réseau des plus de 11 000 diplômés, réanimé par Philippe Hermet avec des ambassades dans le monde entier, de Genève à Dubaï, une heure de coaching offerte à chaque alumni et une plateforme de 50 000 offres d’emploi dotée d’un matching par IA, vient appuyer cette dynamique.
Enfin, le sujet des classements du PGE est abordé : privée de classements pendant plus de dix ans, l’école s’apprête à y refaire surface. Son directeur général assure ne pas en faire une obsession.
« On ne court pas après le classement. Le classement, c’est le résultat du travail.«
Yann Tournesac – Directeur général – ESC Amiens
Avant de concéder, dans un sourire, qu’il y sera tout de même très attentif. La résurrection est actée. L’ambition, elle, est de retour.
