Interview - Apprendre en faisant la signature de la pédagogie des Arts et Métiers à l’épreuve de l’IA

Interview – Apprendre en faisant : la signature de la pédagogie des Arts et Métiers à l’épreuve de l’IA

À Arts et Métiers, on apprend en manipulant et en expérimentant : équipements industriels réels, alternance maîtrisée de bout en bout, Evolutive Learning Factory (ELF). Pour Laurent Champaney, directeur général de l’école et ancien président de la Conférence des grandes écoles (CGE), ce modèle est aussi la meilleure réponse à l’arrivée de l’IA en formation et de ses impacts. Entretien.

Par Valentine Dunyach

 

 

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Apprendre en faisant : un atout des écoles d’ingénieurs françaises que le monde nous envie

Laurent Champaney a enseigné à UCLA, en Californie. Il en garde le souvenir d’une formation « hyper académique, jusqu’au doctorat » : des cours, des travaux dirigés, très peu de projets et pas de stages. « Les travaux pratiques étaient plutôt des démonstrations. Faire manipuler les étudiants comportait des risques juridiques très forts en cas d’accident. », raconte-t-il.

En France, au contraire, les élèves-ingénieurs enchaînent mises en situation, projets et stages. À Arts et Métiers, ils travaillent parfois sur des équipements industriels réels. « C’est une richesse assez unique dans le paysage mondial, et pourtant peu valorisée. Ni connue, ni reconnue à l’international. » Un savoir-faire technologique que partagent de nombreuses écoles, généralistes ou thématiques.

L’apprentissage, sans déséquilibre

L’alternance prolonge cette logique du terrain. Arts et Métiers approche les 25 % d’apprentis, et son directeur ne veut pas aller au-delà. « Il ne faut pas chercher à faire plus. » L’expérience du campus d’Aix-en-Provence, où la moitié des étudiants sont apprentis, montre pourquoi. Dans les champs techniques, l’apprentissage est trop peu financé pour embaucher des enseignants, et le modèle repose alors sur des heures complémentaires. « On surcharge les enseignants. Ils font moins de recherche. Les jeunes maîtres de conférences obtiennent moins vite leur habilitation à diriger des recherches, puis leur poste de professeur. » Or, la recherche compte pour les entreprises comme pour l’évaluation de l’établissement. L’équilibre à tenir n’est donc pas seulement financier : il touche aux ressources humaines et au fonctionnement même de l’école.

Le CFA intégré, pour maîtriser toute la chaîne de A à Z

Le modèle choisi par Arts et Métiers est le suivant : intégrer un CFA au sein même de l’établissement. Celui de l’école d’ingénieurs, AMTALENTS, réunit près de 1 000 apprentis. « En mutualisant sur un millier d’apprentis, on dégage des marges pour recruter des enseignants-chercheurs et ne pas surcharger les autres. C’est indispensable. »

L’école a aussi instauré un reste à charge pour les entreprises, afin de montrer que les niveaux de prise en charge ne sont pas suffisants. Aux employeurs qui jugent la formation chère, le directeur répond chiffres à l’appui : « Pour former un ingénieur pendant un an, 8 000 ou 9 000 euros, ce n’est rien du tout. C’est presque le prix d’une journée de consultant. Si on veut des étudiants formés sur des équipements industriels, cela a un coût. » Les entreprises, assure-t-il, ont plutôt tendance à suivre.

Aussi, le modèle de l’alternance ne convient pas forcément à tous les étudiants. D’où l’intérêt de proposer un même diplôme sous statut étudiant ou sous statut d’apprenti, à condition que l’établissement « maîtrise tout le processus de bout en bout ».

Evolutive Learning Factory (ELF), un marqueur identitaire d’Arts et Métiers

Laurent Champaney et son adjointe Véronique Favier portent le programme Evolutive Learning Factory (ELF), qui vise à donner un nouvel élan aux dispositifs expérimentaux de l’école. « Cette pédagogie est l’un des marqueurs forts d’Arts et Métiers. ».

Pour accompagner le développement de ce dispositif, un séminaire pédagogique a porté l’an dernier sur les « situations authentiques d’apprentissage » : placer les étudiants face à des problèmes pluridisciplinaires proches du réel. Résultat, les scénarios proposés par les enseignants intègrent désormais « assez naturellement » l’énergie, le climat, la biodiversité ou l’impact environnemental. Autant de situations qui préparent aussi les élèves-ingénieurs à un contexte en pleine mutation.

Les Evolutive Learning Factories, qu’est-ce que c’est ?

Lancé par Arts et Métiers, le programme Evolutive Learning Factories (ELF) vise à transformer chacun des campus de l’école en usine-école 4.0. Concrètement, chaque site se dote d’une chaîne de conception, d’une chaîne de production et d’une chaîne d’approvisionnement, avec des lignes représentatives de l’industrie du futur et doublées de jumeaux numériques.

Les étudiants y manipulent des équipements réels, enrichis de démonstrateurs issus des laboratoires de recherche, sur des sujets de transition numérique et écologique : internet des objets, intelligence artificielle, cobotique, réalité mixte. Doté de 85 millions d’euros d’ici 2027, complétés par une campagne de mécénat de 15 millions, le programme finance l’achat de machines, la rénovation des bâtiments et la formation des personnels. Les usines-écoles doivent aussi servir à la formation continue des entreprises et s’ouvrir aux collégiens et lycéens.

VoletCe que prévoit le programme
Objectif
Transformer chacun des campus de l’école en usine-école 4.0
Équipements
Une chaîne de conception, une chaîne de production et une chaîne d’approvisionnement par site, doublées de jumeaux numériques
Thématiques
Internet des objets, intelligence artificielle, cobotique, réalité mixte
Financement
85 M€ d’ici 2027Complétés par une campagne de mécénat de 15 M€
Utilisation des fonds
Achat de machines, rénovation des bâtiments, formation des personnels
Publics
Étudiants, formation continue des entreprises, collégiens et lycéens
L’IA, un défi incontournable pour ces prochaines années

Qu’est-ce qui fera un bon ingénieur demain ? Pour Laurent Champaney, le métier devra répondre à des problèmes « de plus en plus complexes, multi physiques et multi technologiques », dans un contexte marqué par les contraintes énergétiques et environnementales. L’IA fera partie de cette évolution, à condition que les ingénieurs en gardent la maîtrise.

À Arts et Métiers, le choix a d’abord été de définir une doctrine plutôt que d’interdire ces outils : l’ingénierie a besoin de l’IA et doit apprendre à l’utiliser. Le conseil d’administration vient d’y ajouter une charte déontologique applicable aux étudiants comme aux personnels. Elle repose sur six principes : transparence et intégrité ; responsabilité et éthique ; sécurité et confidentialité, avec un outil interne garantissant que les données restent au sein de l’établissement ; équité et non-discrimination ; durabilité, compte tenu de l’empreinte environnementale de l’IA ; et primauté de l’humain.

« La décision finale et la responsabilité morale relèvent de l’humain, pas de l’IA. Si je produis un document avec l’IA, j’en reste responsable, biais compris », rappelle Laurent Champaney.

IA : miser sur la motivation des élèves-ingénieurs

Le jour même où le conseil d’administration adoptait cette charte IA, un conseil de discipline se tenait le matin aux Arts et Métiers. Tous les cas examinés concernaient des fraudes à l’IA en examen, relate le directeur général. Des étudiants avaient photographié ou recopié le sujet sur leur téléphone, et l’IA leur proposait une solution complète, « et plutôt bonne ». Une autre dérive pointée par Laurent Champaney est la suivante : des travaux entièrement produits par l’IA, rendus sans même avoir été lues, où subsistent des traces des prompts.

« Une course contre la technologie de la fraude est perdue d’avance.« 

Laurent Champaney – Directeur général – Arts et Métiers

Face à ces dérives, une partie des enseignants se demande s’il ne vaudrait pas mieux interdire purement et simplement l’utilisation de l’IA. Laurent Champaney n’y croit pas : « Aujourd’hui, on surprend des étudiants avec leur téléphone. Demain, ils auront des lunettes avec une caméra et un assistant qui leur parle. Une course contre la technologie de la fraude est perdue d’avance. », anticipe-t-il.

Le vrai chantier est celui de l’évaluation, qui n’est, à ses yeux, pas encore résolu. « Le métier de nos étudiants sera d’utiliser l’IA correctement, en pleine connaissance de ce qu’elle produit. Il faut donc les évaluer en situation d’ingénierie, avec l’IA. » Cela suppose davantage d’évaluation individuelle, en situation professionnelle, concrète et pratique. Face aux dérives de l’IA, tout un pan de l’évaluation collective s’en trouve bousculé, concours compris.

« Pour mettre tous les étudiants sur un pied d’égalité, nous n’avons pas trouvé mieux que de les réunir dans une salle avec le même sujet, un papier et un crayon. Cela peut paraître désuet.« 

Laurent Champaney – Directeur général – Arts et Métiers

Pour lui, la clé n’est pas technologique. « Si la seule motivation est d’avoir la note suffisante pour passer, en se moquant du contenu, on n’y arrivera pas. » Les apprentis montrent l’inverse. Ils ont déjà fait un choix d’engagement professionnel et sont « plus réactifs » face aux enseignements, dont ils voient l’impact dans l’entreprise. Toute la question, conclut-il, est de « mettre les étudiants dans des situations d’apprentissage qui les emballent, pour qu’ils s’intéressent à ce qu’ils font, avec ou sans IA, plutôt que de chercher seulement à obtenir 10 sur 20 ». Autrement dit, revenir à ce qui fait la marque de l’école : apprendre en faisant.