Fin de mandat de Laurent Champaney (Arts et Métiers) : « Je pars avec un établissement robuste, qui a réancré son identité »
Directeur général d’Arts et Métiers depuis 2017, Laurent Champaney quittera la tête de l’établissement en février 2027. Également ancien président de la Conférence des grandes écoles (CGE), il revient sur ses années de mandat, ses satisfactions et ses regrets, et livre sa lecture des défis qui attendent la formation des ingénieurs de demain. Entretien.
Par Valentine Dunyach
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Diversification des revenus, développement de nouvelles implantations, évolution des statuts des personnels, filialisation de certaines activités, mécénat : autant de transformations menées au fil des années, dans un travail souvent « un peu invisible ». Laurent Champaney estime ainsi avoir rendu l’établissement « beaucoup plus robuste qu’il y a dix ou quinze ans ».
Cette solidité doit notamment permettre à l’école d’absorber les évolutions qui se profilent, de la baisse démographique à la diminution des niveaux de prise en charge de l’apprentissage. Sur ces enjeux, le directeur général se veut confiant : « Cela pourrait nous impacter, mais pas tant que cela. »
« Je pars avec un établissement robuste, qui a réancré son identité«
Laurent Champaney – Directeur général – Arts et Métiers
De ses années à la tête d’Arts et Métiers et de la Conférence des Grandes Écoles (CGE), Laurent Champaney retient notamment la diversité de l’enseignement supérieur français. « C’est un milieu extrêmement riche et extrêmement complexe », souligne-t-il. Un paysage composé d’établissements publics, privés non lucratifs ou privés lucratifs, allant de petites écoles de 100 étudiants à des universités qui en accueillent plusieurs dizaines de milliers.
Cette diversité rend aussi le système et l’orientation difficiles à appréhender. Pour Laurent Champaney, son fonctionnement reste complexe à comprendre, notamment pour ceux qui doivent y faire des choix : « Comprendre cet environnement est compliqué pour tout le monde, et en particulier pour les familles et les étudiants. »
Malgré les initiatives des écoles d’ingénieurs et des CPGE scientifiques pour attirer les lycéens, les vœux Parcoursup ont reculé en 2026. Les écoles d’ingénieurs totalisent 726 999 vœux contre 747 499 en 2025, soit une baisse de 2,7 %, et glissent ainsi de la deuxième à la troisième place des formations les plus demandées.
Formera-t-on suffisamment d’ingénieurs pour répondre aux grandes transitions à venir ? Pour Laurent Champaney, la principale difficulté tient moins aux moyens financiers ou à l’attractivité des formations qu’au vivier de candidats. « Nos formations restent très scientifiques, avec des exigences élevées en maths et en physique, quelles que soient les filières. Nous puisons donc dans un vivier de bacheliers scientifiques qui est aujourd’hui faible. »
Ces profils sont par ailleurs recherchés par de nombreuses autres filières, de l’université à la médecine, en passant par le management et le droit. La réforme du baccalauréat a également contribué à réduire ce vivier, tandis que les efforts engagés pour attirer davantage de jeunes filles dans les formations d’ingénieurs peinent, selon lui, à produire les effets attendus.
La baisse démographique devrait accentuer cette tension dans les prochaines années. Arts et Métiers pourrait toutefois être moins exposée que d’autres établissements dans un premier temps. « La renommée de la marque nous protège, peut-être temporairement », estime Laurent Champaney.
L’international constitue une autre piste pour élargir le vivier. Mais l’ingénierie française reste largement dispensée en français, « quasiment de bout en bout ». Les étudiants étrangers accueillis dans les écoles sont notamment issus d’Afrique et de pays francophones, tandis que l’impact des droits d’inscription différenciés (majorés pour les étudiants extracommunautaires) sur les candidatures reste encore à mesurer.
Pour le directeur général, la situation contraste avec celle des écoles de management, qui ont davantage développé des parcours de bachelor puis de programme grande école en anglais. Dans l’ingénierie, deux obstacles limitent encore cette évolution. Le premier tient à l’interprétation de la loi Toubon, qui impose l’usage du français dans les établissements publics. Le second, selon Laurent Champaney, à l’absence de position claire de la Commission des titres d’ingénieur (CTI) sur les formations entièrement dispensées en anglais.
Il explique que le sujet peut prendre des formes très concrètes. Arts et Métiers et le Cnam ont ainsi ouvert un diplôme intitulé « Big data et intelligence artificielle », enseigné en français. Une association de défense de la langue française leur a demandé de le rebaptiser « Mégadonnées et intelligence artificielle ».
Laurent Champaney a également enseigné à UCLA, en Californie. Il en garde le souvenir d’une formation « très académique, jusqu’au doctorat », largement fondée sur les cours magistraux et les travaux dirigés, avec peu de stages en entreprise. « Les travaux pratiques étaient plutôt des démonstrations », raconte-t-il.
Le modèle français repose davantage sur la mise en pratique. Les élèves-ingénieurs multiplient les projets, les mises en situation et les périodes en entreprise, et peuvent être amenés à travailler sur de véritables équipements industriels, notamment à Arts et Métiers. « C’est une richesse assez unique dans le paysage mondial, et pourtant peu valorisée. Ni connue, ni reconnue à l’international », estime Laurent Champaney.
Ce savoir-faire technologique se retrouve dans de nombreuses écoles, généralistes comme spécialisées. Certaines peinent toutefois à atteindre une taille suffisante pour assurer leur pérennité. Pour élargir leur vivier, Laurent Champaney propose notamment de s’inspirer du modèle des classes préparatoires : « De même qu’on a des classes préparatoires partout en France, il faudrait un dispositif post-bac mutualisé en anglais, qui recrute des étudiants internationaux et forme aussi des Français, pour alimenter ensuite ces écoles. »
Il ne s’agit pas, selon lui, de laisser ce développement au seul secteur privé lucratif. « Ces formations exigent des équipements et des enseignants à temps plein qui les maîtrisent », souligne-t-il.
Une autre piste est d’élargir les profils recrutés dans certaines formations en tension. Laurent Champaney invite ainsi la CTI à faciliter l’accès de bacheliers STMG ou issus de filières d’économie-gestion à des spécialités particulièrement recherchées, comme l’organisation industrielle ou la logistique.
Présenté au conseil d’administration il y a environ cinq ans, le projet stratégique d’Arts et Métiers visait à augmenter de 50 % le nombre de diplômés formés sur ses campus d’ici 2027, par rapport à 2022. Laurent Champaney le reconnaît : « Nous n’y serons pas. » L’école devrait atteindre un peu plus de 30 % de hausse en 2027. L’échéance de l’objectif de 50 % est désormais repoussée à 2030.
Plusieurs leviers ont été mobilisés pour accroître les capacités de formation. Le programme Grande école s’est notamment ouvert à l’apprentissage sur le campus de Paris. À Saint-Étienne, à la demande de la Région Auvergne-Rhône-Alpes, une formation d’ingénieurs a été créée avec l’ISTP, avec une promotion d’environ 60 élèves par an. Un bachelor, refusé une première fois par la CTI, vient par ailleurs de faire l’objet d’un nouvel audit.
À l’international, le campus marocain accueille, cette rentrée, 110 élèves du programme Grande école et compte désormais près de 300 étudiants dont plus de 40 % d’étudiantes. Au Havre, un autre projet, qualifié de « assez politique » par Laurent Champaney, reste pour l’heure au stade immobilier.
Les campus s’ouvrent également à d’autres établissements, dans une logique de mutualisation des équipements et des personnels. Ils accueillent ainsi un département d’IUT de l’université d’Angers, l’École supérieure de fonderie et de forge à Châlons-en-Champagne depuis cet été, une filière de travaux publics de l’ESTP à Aix-en-Provence, ou encore des formations du Cnam, dont les effectifs ont augmenté à Lille.
Cette politique d’implantation et de mutualisation permet aussi à Laurent Champaney de dresser un bilan différent des scénarios envisagés à son arrivée : « Quand j’ai pris mes fonctions, on pensait qu’il faudrait fermer des sites. Je n’en ai fermé aucun, j’en ai même ouvert. »
Labellisé DD&RS en juillet, l’établissement a revu ses syllabi afin d’intégrer les enjeux de responsabilité sociétale et environnementale dans l’ensemble de ses modules, en s’appuyant notamment sur les scénarios de l’Ademe. Le bilan présenté au conseil d’administration fait état d’un engagement sur les cinq axes du label. Reste la question des moyens : les financements reposent en partie sur des appels à projets et du mécénat, par nature peu récurrents. La poursuite de cette politique nécessitera donc « une direction qui pousse et des moyens », estime Laurent Champaney.
Sur l’égalité femmes-hommes, les instances de direction affichent une représentation féminine plus importante : les femmes comptent pour 75 % du Comex et 45 % du Codir. La situation reste toutefois différente parmi les enseignants, où elles représentent moins de 20 % des effectifs. Une donnée qui pèse aussi sur l’image renvoyée aux futurs étudiants : « Ce que les jeunes voient de l’établissement, en salon ou en journée portes ouvertes, ce sont les professeurs. Et ce sont surtout des hommes. »
Pour Laurent Champaney, la féminisation du corps enseignant passe par un travail de recrutement et d’évolution des carrières qui s’inscrit « au long cours ».
En 2026, seul 30 % d’étudiantes sont inscrites en formation d’ingénieur selon les derniers baromètres de la Conférence des Grandes Écoles (CGE) et de la CDEFI.
Son premier regret concerne la relation avec les Gadz’arts, les anciens élèves d’Arts et Métiers, qui a connu plusieurs phases au cours de son mandat. En 2017, elle était « très dégradée », au point que la précédente ministre avait confié à Laurent Champaney une lettre de mission pour la rétablir. La situation s’est améliorée entre 2018 et 2023, avant de connaître une nouvelle dégradation. Le directeur général l’attribue notamment à un resserrement corporatiste dans une société qu’il juge plus fragmentée. Il reste néanmoins attaché à cette relation, qu’il considère comme importante pour l’industrie.
Son second regret porte sur la question des droits de scolarité et, plus précisément, sur la mise en place de tarifs modulés en fonction des revenus des familles. À la CGE comme à Arts et Métiers, Laurent Champaney a défendu cette évolution. « On ne peut pas faire payer 600 euros une formation d’ingénieur à des familles où les deux parents sont cadres. » Il cite notamment les modèles de Sciences Po, de Dauphine et des grandes écoles de management, qui ont davantage recours à cette logique de modulation.
Sa demande de hausse des droits avait été refusée en 2020. Avec la CGE, il a néanmoins obtenu que les droits soient désormais fixés par les établissements et non plus par le ministère. « Ce n’est pas le résultat qui me déçoit, c’est de ne pas avoir pu en discuter sereinement. »
Qu’est-ce qui fera un bon ingénieur demain ? Pour Laurent Champaney, le métier devra répondre à des problèmes « de plus en plus complexes, multi physiques et multi technologiques », dans un contexte marqué par les contraintes énergétiques et environnementales. L’IA fera partie de cette évolution, à condition que les ingénieurs en gardent la maîtrise.
À Arts et Métiers, le choix a d’abord été de définir une doctrine plutôt que d’interdire ces outils : l’ingénierie a besoin de l’IA et doit apprendre à l’utiliser. Le conseil d’administration vient d’y ajouter une charte déontologique applicable aux étudiants comme aux personnels. Elle repose sur six principes : transparence et intégrité ; responsabilité et éthique ; sécurité et confidentialité, avec un outil interne garantissant que les données restent au sein de l’établissement ; équité et non-discrimination ; durabilité, compte tenu de l’empreinte environnementale de l’IA ; et primauté de l’humain.
« La décision finale et la responsabilité morale relèvent de l’humain, pas de l’IA. Si je produis un document avec l’IA, j’en reste responsable, biais compris », rappelle Laurent Champaney.
À son successeur, il laisse un établissement engagé dans plusieurs chantiers dont la poursuite semble désormais largement partagée, à la fois en interne et avec le ministère. Il cite notamment la démarche RSE et l’Evolutive Learning Factory, qu’il estime suffisamment intégrées par les équipes pour « s’imposer à une future direction ». Le projet de croissance des effectifs reste, lui, davantage discuté.
