Thomas Jeanjean « On a la chance d’avoir un écosystème de business schools absolument exceptionnel »

Établissement public au service des entreprises et des territoires, la CCI Paris Île-de-France est aussi l’un des premiers acteurs éducatifs français, à la tête d’un réseau d’écoles qui a accueilli près de 44 800 étudiants à la rentrée 2025, dont plus de 15 000 apprentis. Directeur général adjoint Éducation de la chambre depuis 2021, où il pilote la politique éducative d’un portefeuille de treize écoles allant du management à l’ingénierie, du design aux arts culinaires, Thomas Jeanjean a été nommé le 22 juillet 2026 directeur général d’ESCP Business School, fonction qu’il prendra le 24 août. Il s’exprime ici, dans ce qui constitue sa dernière interview à la tête de l’éducation à la CCI, sur le projet de loi de régulation de l’enseignement supérieur privé, sur la stratégie de la chambre face à la réforme et sur les défis d’attractivité qui traversent le secteur.

Par Thibaud Arnoult

Un projet de loi attendu, une architecture clarifiée

Adopté en première lecture par le Sénat le 1er juin 2026, le projet de loi de régulation de l’enseignement supérieur privé est désormais en attente d’une date d’examen à l’Assemblée nationale, dont l’ordre du jour n’a pas encore été fixé. Interrogé sur ses points de satisfaction à l’égard du texte, Thomas Jeanjean en retient d’abord l’existence même. L’enseignement supérieur est un secteur trop important pour être abandonné à la seule loi du marché, quand des jeunes et des familles peuvent être trompés, comme l’ont montré certaines pratiques du Collège de Paris. Que le texte ait au moins franchi l’étape du Sénat constitue déjà une première satisfaction.

Sa deuxième raison de satisfaction tient à l’ordre que le texte introduit dans un marché jusqu’ici confus, en distinguant trois catégories d’acteurs qu’il décrit avec précision.

« On distingue clairement trois catégories d’acteurs. Les acteurs qui ne seront pas agréés : ils sont peut-être très bien, mais l’État ne donnera aucun quitus sur la qualité a priori de ce qui s’y passe. Les établissements agréés, qui satisferont un certain nombre de critères de qualité. Et, parmi eux, les établissements agréés d’intérêt général, qui seront non seulement de qualité, mais aussi non lucratifs et dotés d’un investissement en recherche significatif. Cela permet de segmenter le marché en trois catégories lisibles, sans en ostraciser aucune, tout en envoyant un signal clair aux familles sur la nature de l’établissement », explique-t-il.

Il salue également la clarification de la terminologie, l’opposition initiale entre « agréé » et « partenaire » ayant laissé place à un couple plus lisible, l’agrément et l’agrément d’intérêt général. Il ajoute un troisième motif, plus technique : l’inscription dans le code de l’éducation de dispositions relatives aux grands établissements, qui permettra de faire vivre ces ensembles, d’en ajuster le périmètre et de laisser le paysage de l’enseignement supérieur et de la recherche continuer d’évoluer.

L'article 8, principal point de préoccupation

La réserve de la CCI porte sur l’article 8, qui interdit les arrhes, ces avances non remboursables permettant de réserver une place, dans une fenêtre de trente à soixante jours avant le début de la formation, et ce pour l’ensemble des acteurs, qu’ils soient non agréés, agréés ou agréés d’intérêt général. Thomas Jeanjean dit d’abord comprendre l’intention du législateur, qui vise à protéger le lycéen s’apprêtant à entrer dans l’enseignement supérieur. Un lycéen inscrit sur Parcoursup candidate entre janvier et mars, reçoit sa réponse en juin et s’inscrit dans la foulée ; le délai est long, et la tentation peut exister, pour certaines familles, de se tourner vers des formations hors Parcoursup.

Le versement d’arrhes dès janvier ou février, hors Parcoursup, peut alors enfermer une famille dans un choix qui ne sera pas nécessairement de qualité, et la détourner de la procédure nationale. Cette pratique mérite donc d’être encadrée. Mais le remède retenu paraît disproportionné : il traite un problème circonscrit au post-bac par une interdiction générale aux effets indésirables, en particulier sur le recrutement international en master.

« Quand on recrute au niveau master à l’international, les candidats s’inscrivent entre décembre et mai pour une rentrée en septembre. Dire qu’une école n’aura aucune certitude sur le nombre d’élèves qui viendront effectivement, faute d’avoir pu demander des arrhes, crée une asymétrie considérable : l’école s’engage à accueillir tous ceux qu’elle a admis, mais ces candidats peuvent décider, jusqu’à trente ou soixante jours avant la rentrée, de venir ou non. L’école prend un engagement ferme, quand celui du candidat est réversible sans frais. Comment gérer le recrutement des élèves et le nombre de professeurs sans aucune visibilité sur les effectifs ? », interroge-t-il.

Il pointe une seconde incohérence, tenant à l’économie générale du texte. Créer trois catégories d’établissements perd de son sens si une même interdiction s’applique indistinctement à toutes. Un établissement agréé, a fortiori agréé d’intérêt général, investit dans la durée, entretient des bâtiments, un corps professoral permanent, des services de support et un accompagnement étudiant, autant de charges qui supposent une visibilité sur les flux de recrutement. Il serait donc logique, plaide-t-il, qu’un tel établissement puisse demander des arrhes, dans une relation où chacun s’engage.

De ce déséquilibre, il tire une formule qui résume sa position : le texte, en l’état, interdit les arrhes pour tous et, « pour résoudre un problème réel, celui des formations post-bac, crée un problème pour tout le monde », potentiellement dangereux pour certains acteurs. Il forme le vœu que ce point soit reconsidéré lors des discussions à l’Assemblée nationale.

Ce point rejoint les inquiétudes exprimées par la Conférence des directeurs des écoles françaises de management et la Conférence des grandes écoles, qui ont publié un communiqué en ce sens, insistant sur le risque pour la compétitivité internationale. Interrogé sur le scénario où une institution étrangère viendrait, à la mi-août, capter des étudiants déjà inscrits dans une école française, Thomas Jeanjean juge le danger réel. L’univers concurrentiel, au niveau master, ne se limite pas à HEC, l’ESSEC ou l’ESCP : il inclut la Bocconi, l’IE ou d’autres institutions de premier plan.

« Si les institutions françaises disent à leurs admis qu’ils sont pris quoi qu’il arrive et qu’ils viendront seulement s’ils le souhaitent, alors une école non-française qui a besoin de vingt étudiants supplémentaires ira voir ceux qui sont inscrits dans une école française, leur proposera un avantage, et ces étudiants pourraient partir. Nous avons la chance de disposer d’un écosystème de business schools absolument exceptionnel : même au-delà du haut du classement, le niveau des écoles dans le classement des masters en management du Financial Times est excellent. Risquer d’y porter atteinte en fragilisant leur compétitivité internationale est surprenant », observe-t-il.

Découvre notre page dédiée à Parcoursup !

Télécharge notre guide Parcoursup et reçois 300 exemples de lettres de motivation

La stratégie de la CCI : l'agrément au minimum

Le portefeuille de la CCI Paris Île-de-France réunit des profils très divers, des business schools triplement accréditées comme HEC, l’ESSEC et l’ESCP aux écoles d’ingénieurs, en passant par des établissements spécialisés tels que Ferrandi Paris ou Gobelins. Interrogé sur la manière dont la chambre se positionnera au regard des nouveaux régimes, Thomas Jeanjean pose une ligne claire : l’agrément constitue le seuil minimal, et l’agrément d’intérêt général l’objectif pour toutes les écoles qui peuvent y prétendre.

La politique éducative de la chambre repose sur la qualité de ses écoles, si bien qu’il n’imagine pas pour elles un statut inférieur à l’agrément ; toutes satisfont par ailleurs au critère de non-lucrativité. Il forme aussi le souhait que les établissements d’enseignement supérieur consulaires soient reconnus agréés, voire agréés d’intérêt général, a priori. La seule réserve porte sur l’intensité de la recherche et, surtout, sur la capacité à la qualifier selon les catégories académiques habituelles.

Pour les écoles de management et d’ingénieurs, la recherche est bien documentée et structurée ; il n’imagine pas qu’HEC, l’ESSEC, l’ESCP ou les écoles d’ingénieurs de la chambre visent autre chose que l’agrément d’intérêt général. La question se pose différemment pour des établissements comme Gobelins ou Ferrandi, écoles d’excellence dont l’activité réflexive existe, mais dont la recherche, en gastronomie ou en animation, se laisse moins aisément qualifier selon les canons habituels.

« Il faudra regarder le décret d’application et la manière dont la recherche sera appréciée. On peut imaginer que ces écoles demandent l’agrément d’intérêt général et l’obtiennent, comme on peut penser qu’elles auront un travail à accomplir pour satisfaire à la dimension recherche. Notre stratégie, c’est vraiment l’agrément au minimum, et l’agrément d’intérêt général pour toutes les écoles qui le peuvent », résume-t-il.

L’apprentissage, un « rendez-vous manqué » ?

La réforme n’a pas conditionné les aides à l’apprentissage à l’obtention d’un agrément : un établissement pourra donc rester hors Parcoursup tout en continuant à percevoir ces financements. Interrogé sur ce que certains décrivent comme un rendez-vous manqué, Thomas Jeanjean nuance en rappelant que deux logiques distinctes se croisent. Le texte relève du ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et régule ce qui relève de son périmètre, tandis que l’apprentissage dépend du ministère du Travail.

Il reconnaît qu’il y a « quelque chose à faire » du côté de l’apprentissage, mais doute qu’une loi sur l’enseignement supérieur soit le bon véhicule, évoquant un enjeu de répartition des compétences entre ministères. Une grande loi dédiée, garantissant un apprentissage de qualité, serait plus adaptée. Il accueille avec intérêt la piste d’un « Qualiopi plus », tout en jugeant qu’il faudrait sans doute aller plus loin encore, et surtout ne pas confondre les outils.

« L’agrément, ce n’est pas Qualiopi plus. Il aurait fallu un autre travail, vraiment interministériel, pour faire converger Qualiopi plus et l’agrément. Mais les conditions de temps et de sérénité du débat, au vu de la configuration de la majorité à l’Assemblée nationale, ne le permettaient sans doute pas. Une loi n’a pas forcément vocation à résoudre tous les problèmes : il y avait la question de Parcoursup et du hors Parcoursup, que cette loi cherche à régler ; l’apprentissage est peut-être un autre sujet », développe-t-il.

Interrogé plus précisément sur les financements publics dont bénéficient certains groupes privés au titre de l’apprentissage, à la suite d’un rapport pointant des taux élevés de fonds publics dans les revenus de groupes comme Galileo, Thomas Jeanjean distingue soigneusement deux questions. Qu’un groupe privé perçoive une subvention publique en échange d’une prestation d’apprentissage n’a, en soi, rien de répréhensible : il existe un tarif public et une loi qui a libéralisé l’accès à ces financements, et rien n’interdit à une université d’en faire autant. Que ces financements représentent une part importante du chiffre d’affaires ne le choque pas davantage, y voyant le signe d’un plus grand dynamisme commercial des acteurs privés.

La question des abus, en revanche, relève non de la loi mais de son application, qu’il illustre par une comparaison.

« Ces abus vont-ils disparaître parce qu’on fait une loi ? Je ne le pense pas. Il serait un peu naïf d’imaginer qu’une loi à elle seule résoudra les abus. Il y a en revanche un vrai enjeu à investir dans le contrôle et à le renforcer pour s’assurer de l’application effective des règles », avertit-il.

Selon lui, la lecture du rapport ouvre donc deux voies : soit il révèle des pratiques répréhensibles, qu’il faut alors dénoncer et sanctionner sévèrement ; soit il constate seulement que des groupes privés se saisissent, plus vite que les acteurs publics, des possibilités ouvertes par le législateur, ce qui relève alors de la simple initiative commerciale.

Lisibilité pour les familles : « une vraie campagne à lancer »

Reste la question de la lisibilité offerte aux familles, alors que les nouveaux régimes ne se substitueront pas aux repères existants mais viendront s’y ajouter. Le paysage en compte déjà un grand nombre : l’établissement d’enseignement supérieur privé d’intérêt général et l’établissement d’enseignement supérieur consulaire, le grade, le visa, le titre inscrit au répertoire national des certifications professionnelles, la certification Qualiopi, auxquels s’ajouteront désormais l’agrément et l’agrément d’intérêt général. Dans un salon d’orientation, face à cette accumulation de sigles et de labels, les familles risquent de demeurer perdues. Thomas Jeanjean répond à cette préoccupation par un principe qui traverse tout l’entretien : un dispositif ne vaut que par son application, et créer des catégories sans communiquer à leur sujet ne servirait à rien.

Il plaide pour un effort de pédagogie d’ampleur, en phase avec la CDEFM et la CGE, autour de mots simples plutôt que de nouveaux acronymes. Les termes « agréé » et « agréé d’intérêt général » ont l’avantage de dire quelque chose d’une reconnaissance officielle, et l’agrément d’intérêt général a vocation à absorber la catégorie administrative antérieure d’établissement d’enseignement supérieur privé d’intérêt général. Encore faut-il, insiste-t-il, que le ministère porte ces notions auprès des conseils d’orientation, sur les réseaux sociaux et les médias que consultent les jeunes et les familles.

« Il y a une vraie campagne à lancer pour expliquer ce qu’est l’agrément, ce qu’est l’agrément d’intérêt général, et donc ce que signifie un établissement non agréé. C’est bien de créer le potentiel, mais si l’on ne cherche pas à l’exploiter, cela ne servira à rien. Une loi sans application ni contrôle ne sert à rien ; de nouvelles catégories sans communication ne changeront pas grand-chose », résume-t-il.

Des questions sur ta poursuite d’études ? Viens discuter avec Thotis.IA, le conseiller d’orientation 2.0 généré par une intelligence artificielle

Le défi de l'attractivité internationale

Le dernier volet de l’entretien porte sur l’attractivité internationale, alors que la suppression des aides personnalisées au logement pour les étudiants non boursiers et la hausse des frais de scolarité à l’université sont parfois lues comme des signaux négatifs adressés aux étudiants étrangers. Interrogé sur l’effet possible de ces mesures sur les recrutements des écoles de la chambre, Thomas Jeanjean se veut mesuré. Les écoles du groupe accueillent environ un tiers d’étudiants internationaux, concentrés pour l’essentiel dans les grandes écoles de management.

Ces étudiants viennent en raison de la forte réputation de ces écoles et de l’employabilité élevée qui leur est associée. La hausse des frais universitaires ou la question des aides au logement ne pèsent pas décisivement sur ce choix, même si ces évolutions n’aident pas l’attractivité. Sa préoccupation se situe ailleurs, du côté de facteurs plus structurels.

« Je suis davantage préoccupé par la situation économique de l’Europe, par les tensions internationales et par l’émergence de compétiteurs hors d’Europe. Je pense que cela aura beaucoup plus d’impact sur le recrutement international que ces mesures gouvernementales », estime-t-il.

De la régulation du privé à l’équilibre économique des écoles, en passant par la compétition internationale, l’entretien dessine la vision d’un secteur à la fois solide et exposé, dont la régulation ne produira ses effets, aux yeux de Thomas Jeanjean, qu’à la condition d’être effectivement appliquée et accompagnée.

Cette lecture prolonge un parcours entièrement ancré dans l’enseignement supérieur. Ancien élève de l’École normale supérieure Paris-Saclay, agrégé d’économie et gestion et docteur de l’université Paris-Dauphine, Thomas Jeanjean a d’abord été professeur de comptabilité à HEC Paris puis à l’ESSEC, où il a occupé plusieurs fonctions de direction avant de rejoindre la CCI Paris Île-de-France en 2021. À la tête de l’éducation de la chambre, il aura piloté un ensemble d’une rare diversité, des grandes écoles de management aux écoles d’ingénieurs, du design aux arts culinaires, une expérience qui l’a familiarisé avec la pluralité des modèles pédagogiques et des économies d’école.

C’est cette connaissance des sujets de l’enseignement supérieur, alliée à une expérience de la recherche, qu’il portera à compter du 24 août 2026 à la direction générale d’ESCP Business School, où il succède à Léon Laulusa. Il y a d’ores et déjà annoncé vouloir inscrire son action dans la continuité, en poursuivant la feuille de route stratégique de l’école et l’ambition de son modèle européen multicampus, dans une trajectoire qu’il place sous le signe de la durée.

Trouve ta voie avec Thotis Orientation !

Rédige et corrige tes lettres de motivation avec l’IA en utilisant Thotis.LM :