La France manque-t-elle toujours d’ingénieurs ?
Il nous faudrait des milliers de profils scientifiques supplémentaires tous les ans, lit-on de longue date dans différents rapports et études. Mais dans un contexte économique morose, où l’insertion devient moins évidente, est-ce toujours vrai ? Et surtout, comment y parvenir ?
Par Laura Makary
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Le chiffre est impressionnant : nous aurions besoin « de près de 100 000 postes d’ingénieurs et techniciens supplémentaires, chaque année », dans une hypothèse de « ré-industrialisation modérée », selon un rapport de l’Institut Montaigne, publié en mai 2025. « Même en tenant compte des reconversions professionnelles, le système de formation initiale doit s’ajuster fortement pour permettre une augmentation de 36% des diplômés de niveau bac+5 et ingénieurs, et de 54% pour les techniciens, soit près de 28 000 ingénieurs et 29 000 techniciens de plus chaque année », estime le rapport dans son introduction.
Selon l’Institut Montaigne, il faudrait près de 100 000 postes d’ingénieurs et techniciens supplémentaires chaque année, soit près de 28 000 ingénieurs et 29 000 techniciens de plus à former.
Depuis maintenant de longues années, des études de ce type pointent le manque de scientifiques formés dans notre pays. Les écoles ont entendu l’appel et le besoin : le nombre d’ingénieurs diplômés a explosé ces dernières décennies. Selon les données de la Cdefi (Conférence des directeurs d’écoles françaises d’ingénieurs), en 1990, 16 000 diplômes d’ingénieur ont été délivrés. Ils étaient plus de 23 000 en 2000, 28 000 en 2010, puis 36 000 en 2018. En 2023, dernier chiffre à jour de la Conférence, nous arrivons même à 48 700. Cette forte croissance serait néanmoins insuffisante.
| Année | Diplômes d’ingénieur délivrés | Source |
|---|---|---|
1990 | 16 000 | Cdefi |
2000 | Plus de 23 000 | Cdefi |
2010 | 28 000 | Cdefi |
2018 | 36 000 | Cdefi |
2023 | 48 700 | Cdefi, dernier chiffre à jour |
Un besoin « structurel et perceptible »
Or, est-ce vraiment le cas ? Doit-on encore augmenter cette cadence ? Pour Franck Richecoeur, directeur des formations de CentraleSupélec, la réponse est claire : « Quantitativement, oui, il en faut davantage ! Tout simplement parce qu’en plus des besoins des secteurs traditionnellement demandeurs, de nouveaux univers, qui n’avaient auparavant pas besoin de professionnels formés à l’ingénierie, en recrutent désormais de plus en plus ». De la R&D aux procédés, en passant par la logistique, nombreux sont les domaines qui recherchent désormais ces compétences. « Comme le luxe, par exemple », acquiesce Franck Richecoeur. Il intègre les ingénieurs bac+5 dans cette réflexion, mais aussi les techniciens de niveau bac+3.
« Le besoin est structurel et reste perceptible. Entre les ingénieurs expérimentés qui partent à la retraite et les créations de postes, les entreprises continuent de rechercher des compétences scientifiques et techniques, sur le moyen et le long terme », confirme Dominique Baillargeat, directrice de 3IL Ingénieurs et vice-présidente de la Cdefi, évoquant de nouveaux enjeux majeurs de « souveraineté, ré-industrialisation, transformation numérique, environnementale… » De l’informatique à l’industrie, en passant par la défense, l’énergie, l’aéronautique ou l’électronique, de nombreux secteurs sont concernés.
Alors, si la réponse est oui, c’est simple ? Ne suffit-il pas d’augmenter les capacités des écoles d’ingénieurs, et le tour est joué ? Ce besoin se heurte en réalité à un double problème.
Le premier : l’insertion professionnelle a tendance à légèrement ralentir chez les jeunes ingénieurs. Ne soyons pas inutilement alarmistes, ces diplômés trouvent toujours assez facilement du travail, par rapport à bien d’autres domaines. Mais cela leur prend un peu plus de temps dorénavant. Selon l’enquête insertion 2026 de la Conférence des grandes écoles, les ingénieurs diplômés 2025 étaient à 62,8% en activité professionnelle et à 19% en recherche d’emploi, quelques mois après leur sortie. L’année précédente, les chiffres étaient meilleurs : 66,7% en activité, seulement 14,9% en recherche.
| Promotion | En activité professionnelle | En recherche d’emploi |
|---|---|---|
Ingénieurs diplômés 2025 | 62,8 % | 19 % |
Promotion de l’année précédente | 66,7 % | 14,9 % |
« Il est vrai que le marché de l’emploi est devenu un peu plus sélectif pour les jeunes diplômés. La situation se tend pour les entreprises, qui deviennent prudentes dans leurs recrutements. Lors du dernier colloque de la Cdefi, nous échangions avec l’Association de l’emploi pour les cadres et l’Union des industries et des métiers de la métallurgie, tout le monde était d’accord pour dire que le besoin d’ingénieurs demeure, mais que les recruteurs sont plus frileux et dans l’expectative en ce moment », explique Dominique Baillargeat. Elle ne parle en revanche que « d’un léger ralentissement ». « Les jeunes ingénieurs trouvent toujours du travail, attention ! Par exemple, nos diplômés avaient auparavant presque tous un emploi avant même leur sortie de l’école. Aujourd’hui, une partie d’entre eux doit envoyer plusieurs CV et attendre quelques mois. Mais tous finissent par trouver ».
« Les jeunes ingénieurs trouvent toujours du travail, attention ! […] Mais tous finissent par trouver.«
Dominique Baillargeat – Directrice de 3IL Ingénieurs et vice-présidente – Cdefi
Ce ralentissement peut être dû à un autre paramètre, relève Franck Richecoeur, de CentraleSupélec : « De notre côté, nous l’interprétons dans l’autre sens, c’est-à-dire que les étudiants sont aussi de plus en plus exigeants. Cela ne signifie pas qu’il y a moins de débouchés, ceux qui cherchent un emploi en ingénierie en trouvent. Mais il existe une baisse d’adéquation entre les offres du marché et les attentes des élèves ».
Voilà pour la première face du problème. La seconde le prend en tenaille : le vivier des bacheliers scientifiques attirés par ces filières semble se tasser. Selon le ministère de l’Enseignement supérieur, le nombre d’étudiants inscrits dans les écoles d’ingénieurs a légèrement baissé à la rentrée 2025 : -0,6%, par rapport à la rentrée 2024. « Le fait de simplement dire que l’on manque d’ingénieurs et qu’il suffit d’en former plus est une erreur de raisonnement. La réalité, c’est que la réforme du bac est passée par là, et nous nous retrouvons face à une érosion des candidats susceptibles d’entreprendre des études scientifiques et technologiques », met en garde Frédéric Fotiadu, directeur de l’INSA Lyon. Le tout dans un contexte où la quantité d’étudiants, selon les projections démographiques du ministère de l’Enseignement supérieur, devrait cesser d’augmenter. Voire baisser, d’ici les années 2030.
« Le fait de simplement dire que l’on manque d’ingénieurs et qu’il suffit d’en former plus est une erreur de raisonnement.«
Frédéric Fotiadu – Directeur – INSA Lyon
Frédéric Fotiadu se veut aussi vigilant sur les bonnes conditions d’exercice pour les ingénieurs en poste. « Nous alertons sur le fait que les entreprises doivent proposer aux ingénieurs des missions et fonctions qui correspondent à l’exigence de leur formation. Les secteurs ayant des difficultés à en recruter doivent s’interroger sur les conditions de travail et les rémunérations. Je suis donc critique sur une massification de la formation des ingénieurs, sans chercher à comprendre quelles en seraient les conséquences. Il ne faudrait pas que cela engendre une précarisation ou une moindre valorisation de ces métiers », souligne-t-il.
Des métiers toujours « essentiels »
Que dire aux jeunes actuellement lycéens et en pleine réflexion sur leur orientation ? Le métier d’ingénieur est-il toujours une voie vers l’emploi ? Philippe Guibert, directeur des formations à l’Estaca, se veut rassurant : « Je suis convaincu que le métier d’ingénieur restera essentiel. Tous les nouveaux produits issus de l’innovation sont générés par la réflexion d’ingénieurs ». Sa préoccupation du moment n’est pas tant le nombre de diplômés, que les compétences nécessaires, qui ne cessent d’évoluer. « Le changement de paradigme est en effet de savoir comment former ces ingénieurs, ainsi que ce qu’ils devront savoir et maîtriser dans les années à venir. Les choses évoluent à une vitesse folle, et de façon exponentielle, sur les outils numériques, mais aussi les transitions écologiques, environnementales, sociétales. Nous n’aurons sans doute pas besoin des mêmes ingénieurs à l’avenir. C’est peut-être ça, la vraie différence. »
« Nous n’aurons sans doute pas besoin des mêmes ingénieurs à l’avenir. C’est peut-être ça, la vraie différence.«
Philippe Guibert – Directeur des formations – Estaca
