Jeunes ingénieurs et IA : comment Centrale Lyon anticipe la question de l’employabilité
Reconduit à la tête de Centrale Lyon pour un second mandat, Pascal Ray a détaillé, le 14 octobre 2026, les grands chantiers de l’école d’ingénieurs : maintenir son attractivité dans un contexte de baisse démographique, former des ingénieurs employables et capables de relever les défis de l’IA, accélérer la transition climatique de son patrimoine immobilier et de ses programmes, et diversifier ses ressources financières.
Par Valentine Dunyach
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La rentrée de l’École Centrale de Lyon s’inscrit dans un mois d’octobre marqué par une actualité nationale particulièrement agitée. Un contexte auquel Centrale Lyon n’échappe pas : pour la première fois de son histoire, l’école d’ingénieurs a été « bloquée » par ses étudiants, mobilisés en solidarité avec les lycéens et préoccupés par les questions d’orientation et d’employabilité ; un constat partagé par Pascal Ray.
Si la direction a accepté de ne pas comptabiliser les absences le 13 octobre, jour de manifestation, elle a néanmoins refusé la demande d’une prise de position politique de Pascal Ray, tenu à la réserve liée à ses fonctions. Le directeur général s’est toutefois engagé à relayer prochainement les revendications des élèves-ingénieurs auprès de la Cdefi (Conférence des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs). Environ 150 étudiants, sur les 2 000 que compte le campus de Lyon-Écully, ont ensuite rejoint le cortège des grandes écoles lyonnaises. Pour prolonger les échanges, des débats contradictoires sur des sujets de société seront organisés au sein de l’établissement.
Recrutement en école d’ingénieurs : maintenir l’attractivité face à la baisse démographique
L’un des défis majeurs des grandes écoles, dont Centrale Lyon, consiste à préserver leur attractivité dans un contexte de baisse démographique. Le nombre de jeunes entrant dans l’enseignement supérieur devrait ainsi stagner dès 2030, avant de reculer. En Auvergne-Rhône-Alpes, les effectifs de terminale devraient diminuer de 8 % d’ici à 2035.
Face à cette perspective, Pascal Ray se veut néanmoins confiant : « La marque Centrale Lyon est une très belle marque » et l’école ne devrait pas être la première impactée par cette baisse démographique. Pour preuve, le cycle préparatoire intégré de Centrale Lyon ENISE a enregistré, en cette rentrée, 10 000 candidatures pour 120 places.
Pour maintenir son attractivité et anticiper le phénomène, l’établissement diversifie ses voies d’admission, avec notamment l’ouverture de la filière BCPST en 2025, le concours commun INP, la Banque PT, les cycles préparatoires et les bachelors. « Quand on prend un jeune au niveau du bac, on est capable de lui proposer un parcours de réussite pour aller le plus loin possible », souligne Pascal Ray. Le programme CapECL illustre cette volonté : ses 24 places ont été attribuées parmi 1 500 candidats, dont 38 % de boursiers.
Le cycle préparatoire intégré de Centrale Lyon ENISE a enregistré 10 000 candidatures pour 120 places, et le programme CapECL a attribué ses 24 places parmi 1 500 candidats.
Mise en place des droits d’inscription modulés : un premier bilan positif, mais prudent
Auparavant fixés à 2 620 euros, les droits d’inscription des primo-entrants varient désormais de 1 613 à 4 113 euros, les étudiants boursiers en étant exonérés. L’objectif de cette mesure est que la moitié des élèves paie moins de 2 620 euros.
Pour cette première promotion, seuls 30 % bénéficient de droits inférieurs ou égaux à ce montant. « Donc, on n’a pas totalement tenu notre ambition », reconnaît Pascal Ray. L’équilibre est toutefois atteint pour les diplômes de spécialité, sur un échantillon de 39 étudiants. « Il ne faut pas en déduire une généralité » ; le bilan définitif sera établi sur quatre ans.
Selon le directeur général, cette modulation n’a, à ce stade, eu aucun effet sur l’attractivité de l’école, ni sur le nombre de recrutés ni sur leur niveau. Les recettes supplémentaires seront réinvesties dans la pédagogie. Pascal Ray défend une mesure à vocation sociale, destinée à favoriser l’accès des familles les plus modestes.
À l’heure où l’intelligence artificielle bouleverse les pratiques professionnelles et où les métiers évoluent à un rythme soutenu, Centrale Lyon entend anticiper plutôt que subir. L’école a adopté en 2025 sa première charte sur l’IA générative.
Pour Stéphanie Lanson, directrice de cabinet et Directrice du développement des grandes transitions, cette technologie transforme notamment les fonctions d’analyse et de synthèse, redéfinissant ainsi la valeur ajoutée de l’ingénieur. « La valeur de l’ingénieur va davantage s’axer vers des questions de cadrage, de validation, de jugement critique, de responsabilité, voire d’éthique de l’ingénieur. » L’enjeu est désormais de « passer de l’IA dans la formation à l’IA comme nouvelle compétence ». Avec une conviction : « La compétence centrale est de former les ingénieurs à comprendre la solution portée par l’IA. »
Cette ambition doit se concrétiser avec le lancement, espéré début 2027, d’une chaire consacrée à une IA « frugale, responsable et souveraine ». Au programme : un forum annuel avec les entreprises, des ateliers autour de cas d’usage et des challenges étudiants, notamment un hackathon consacré à la santé.
L’objectif est aussi de préserver la capacité de réflexion des futurs ingénieurs. « Il ne faut pas que nos élèves se reposent sur l’IA, mais qu’il y ait toujours cette capacité de réflexion », prévient Stéphanie Lanson. « Nous avons une responsabilité vis-à-vis des ingénieurs : qu’ils gardent le sens, la responsabilité et l’éthique de l’utilisation de l’IA dans leur pratique professionnelle. »
IA et employabilité : anticiper plutôt que subir
À mesure que l’IA automatise certaines tâches, des entreprises commencent à s’interroger sur leurs besoins en jeunes diplômés : « A-t-on encore besoin des jeunes ingénieurs » si l’IA peut faire leur travail ? Pour l’heure, Centrale Lyon, classée parmi les 200 meilleurs établissements mondiaux en matière d’employabilité selon le classement GEURS 2025, ne constate pas de ralentissement de l’insertion professionnelle. L’école entend toutefois anticiper les évolutions à venir.
Pour Pascal Ray, la démarche expérimentale, au cœur de la formation, constitue un atout durable : « L’IA ne remplacera pas l’expérimental. »
« L’IA ne remplacera pas l’expérimental.«
Pascal Ray – Directeur général – Centrale Lyon
Autre levier de différenciation : l’évaluation des compétences avec COMPASS. En 2025, la promotion entrée en 2022 a été la première à recevoir, en complément de son diplôme, un certificat individualisé évaluant à la fois les connaissances, selon une notation numérique, et les compétences transversales, selon une notation alphabétique présentée sous forme de rosace. « C’est bien beau de dire, on veut que nos ingénieurs soient compétents sur ça, ça et ça, mais il faut pouvoir les évaluer », souligne Stéphanie Lanson. Huit autres établissements, dont emlyon, ainsi que l’université canadienne de Sherbrooke, ont rejoint le « club COMPASS », qui vise à promouvoir cette approche de l’évaluation des compétences.
Apprentissage et international : des défis persistants
Pour Pascal Ray, deux enjeux demeurent. En matière d’apprentissage, tous les élèves ont trouvé un contrat, mais les délais de recrutement se sont allongés. « Nous avons besoin de stabilité sur les financements », souligne-t-il.
À l’international, Centrale Lyon fait face à plusieurs obstacles : des démarches de visa plus complexes, un accès restreint aux laboratoires classés en zone à régime restrictif (ZRR) et la suppression des aides personnalisées au logement (APL) pour les étudiants étrangers.
Centrale Lyon mise sur l’Europe et adapte son offre de formation aux besoins des entreprises, notamment en matière de compétences de niveau bachelor. Une étude menée avec le Collège d’ingénierie et la Région a ainsi mis en évidence, selon Stéphanie Lanson, un besoin d’assistants ingénieurs : « Ce dont vous avez besoin, notamment dans les PME et les ETI, ce n’est pas tant d’ingénieurs, mais c’est plutôt d’assistants ingénieurs. » Pour y répondre, l’école a développé deux bachelors : Data Science for Responsible Business, avec emlyon, qui compte 48 entrants cette année, et Génie civil et environnement, en partenariat avec l’ENTPE, l’INSA et Mines Saint-Étienne, qui en accueille 19.
L’établissement poursuit également le développement de formations interdisciplinaires. En 2025, il a diplômé le premier ingénieur médecin de France, issu d’un double cursus de six ans avec l’université Lyon 1 et les Hospices civils de Lyon. Créé la même année avec les huit établissements du Collège des hautes études Lyon Sciences, le diplôme « Grandes transitions : mesurer et comprendre pour agir » accueille quant à lui 13 étudiants cette année.
À l’international, l’Europe constitue une priorité stratégique. Centrale Lyon propose huit masters entièrement dispensés en anglais et participe à des programmes Erasmus Mundus. Le master META 4.0 a ainsi diplômé sa première promotion en 2025, composée de 24 étudiants de 17 nationalités. Forte de plus de 110 accords de coopération, l’école a par ailleurs obtenu en 2025 le label « Bienvenue en France » trois étoiles, son niveau le plus élevé. « Pour nous, l’important, c’est l’Europe. Aujourd’hui et demain », résume Stéphanie Lanson.
« Pour nous, l’important, c’est l’Europe. Aujourd’hui et demain.«
Stéphanie Lanson – Directrice de cabinet et directrice du développement des grandes transitions – Centrale Lyon
Répondre aux grandes transitions : former, mobiliser et s’adapter
À Centrale Lyon, la transition écologique se décline dans la formation, la vie étudiante et le fonctionnement de l’établissement. Dès leur arrivée, tous les élèves suivent plus de vingt heures de sensibilisation aux enjeux environnementaux : bilan carbone, Fresque du climat et cours sur les limites planétaires. Labellisée DD&RS en 2025, l’école se classe au cinquième rang du palmarès Les Echos Start des écoles d’ingénieurs les plus engagées dans la transition écologique et sociale.
L’engagement passe aussi par la vie étudiante, animée par 110 clubs et associations, ainsi que par la solidarité. Financées par des mécènes, les « Bourses de Vie » permettent aux élèves en difficulté financière de percevoir jusqu’à 700 euros par mois pendant deux ans.
La mobilisation concerne également le personnel. Une formation de deux jours en présentiel au schéma directeur DDRS est obligatoire pour les quelque 300 agents administratifs et techniques. À son issue, la proportion de ceux qui se sentaient éloignés de ces enjeux est passée de 20 % à 2 %, tandis que 60 % se disent capables de mettre en œuvre le schéma dans leur service.
L’adaptation au changement climatique constitue désormais un autre chantier prioritaire. Les 69 jours de canicule de l’été ont accéléré la mise en œuvre de cet axe du schéma directeur, adopté en juillet 2024. Stéphanie Lanson pointe ainsi la nécessité de mieux anticiper les fortes chaleurs. Un groupe de travail réunissant personnels et élèves prépare ainsi un plan d’action global, avec des premières mesures envisagées avant l’été 2027.
La direction entend maintenir ses ambitions : « Nous avons la volonté de maintenir le cap sur ces enjeux de transition durable. »
Modèle économique : diversifier les ressources pour financer les investissements
Avec un budget d’environ 70 millions d’euros, financé à 70 % par l’État, Centrale Lyon doit accroître ses ressources propres, dont le conseil d’administration souhaite porter la part de 30 % à 40 %. Pour y parvenir, l’école mise sur trois leviers : les partenariats premium avec les entreprises, les financements européens et sa Fondation, qui doit contribuer à lever 20 millions d’euros pour rénover les bâtiments. Parmi les partenariats industriels figure la plateforme d’essais de moteurs d’avion cofinancée avec Safran à hauteur d’un million d’euros et inaugurée le 5 octobre. Sur le volet européen, une cellule de cinq personnes a permis de déposer 36 projets. Enfin, à Lyon-Écully, la rénovation de la halle de recherche H10, dans le cadre du projet IMPACT, doit permettre d’accueillir près de 300 personnels à la rentrée 2027.
Pour Pascal Ray, l’enjeu de la réindustrialisation est indissociable du rôle d’une école publique dans l’accompagnement des grandes transitions. Celle-ci sera d’ailleurs au cœur d’un événement organisé par les alumni le 21 novembre. « La réponse, c’est l’écosystème », affirme le directeur général, qui entend, pour son second mandat, faire de Centrale Lyon un acteur fédérateur au service de la réindustrialisation, de la robustesse du modèle économique et de la dimension européenne, dans un contexte géopolitique et environnemental en mutation.
Les chiffres de la rentrée 2026
| Indicateur | Chiffre | Précision |
|---|---|---|
Nouveaux entrants | 1 000 | 211 en post-bac, 858 en ingénieur, master, doctorat et diplôme d'établissement |
Étudiants au total | 3 400 | Ensemble des étudiants de l'école |
Doctorants | 240 | Doctorants à la rentrée 2026 |
Boursiers | 21 % | Part des étudiants boursiers |
Filles | 24 % | En légère hausse |
Étudiants internationaux | 27 % | 50 nationalités |
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