Formation par la recherche, innovation, parité : l’ESPCI Paris – PSL dévoile sa feuille de route
Nommée à la tête de l’ESPCI Paris – PSL le 26 juin, la physicienne Emmanuelle Gouillart a présenté, jeudi 15 octobre, sa feuille de route pour la prestigieuse école d’ingénieurs de la Ville de Paris. Au programme : des promotions plus nombreuses, de nouveaux cursus, le lancement de la formation continue et la création d’un accélérateur de start-up, avec pour objectif de renforcer la parité. La nouvelle directrice entend ainsi développer le modèle de l’école sans en compromettre l’exigence.
Par Valentine Dunyach
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Ce point presse était l’occasion pour la nouvelle directrice générale de l’ESPCI Paris – PSL, Emmanuelle Gouillart, de se présenter officiellement aux journalistes. Diplômée de l’ENS-PSL, puis formée à l’Imperial College de Londres, elle a réalisé une thèse en mécanique des fluides au CEA de Saclay avant de consacrer vingt ans à la R&D chez Saint-Gobain, « toujours à l’interface entre la recherche industrielle et la recherche académique ».
Elle y a notamment dirigé le laboratoire de sciences des matériaux commun au CNRS et au groupe, puis la direction scientifique du centre de recherche situé au nord de Paris. C’est à travers des thèses menées en commun et le recrutement de nombreux diplômés qu’elle a appris à connaître l’ESPCI Paris – PSL. Aujourd’hui à sa tête, elle en est convaincue : « En France, l’ESPCI Paris – PSL est une pièce clé pour la transition vers un monde en bonne santé. »
Encore faut-il donner à la science et à l’ingénierie les moyens de répondre à ces grands défis. C’est le constat qui ouvre sa présentation. « Nous n’avons jamais autant eu besoin d’ingénieurs de rupture, de personnes qui pensent en dehors de la boîte, qui sont capables de mobiliser la science. Et pourtant, nous avons une certaine désaffection pour les métiers de l’ingénierie. » Très sélective, l’ESPCI Paris – PSL échappe à cette difficulté. À l’échelle de la filière, toutefois, les formations scientifiques peinent parfois à attirer suffisamment d’étudiants et restent loin d’une véritable mixité de genre. Une question guidera donc le mandat de sa directrice : « Comment faire de l’excellence scientifique un levier de transformation du monde ? »
« Nous n’avons jamais autant eu besoin d’ingénieurs de rupture, de personnes qui pensent en dehors de la boîte, qui sont capables de mobiliser la science.«
Emmanuelle Gouillart – Directrice générale – ESPCI Paris – PSL
La formation par la recherche, marque de fabrique de l’ESPCI Paris – PSL
L’école d’ingénieurs compte environ cent élèves ingénieurs par promotion, et 60 % d’entre eux poursuivent en thèse. Elle s’appuie sur un centre de recherche d’un peu plus de 550 personnes, et plusieurs start-up naissent chaque année dans ses laboratoires. Un modèle « unique en France, permettant une telle proximité entre ces trois piliers et à ce niveau d’excellence », souligne Emmanuelle Gouillart.
L’ESPCI Paris – PSL compte environ cent élèves ingénieurs par promotion, dont 60 % poursuivent en thèse, et s’appuie sur un centre de recherche d’un peu plus de 550 personnes.
Côté pédagogie, les élèves passent la moitié de leur formation en laboratoire, où ils travaillent sur des projets pouvant durer plusieurs semaines. La directrice résume ce modèle en deux mots : « la tête et les mains ». La tête, ce sont les enseignements théoriques dispensés par les chercheurs ; les mains, la maîtrise des instruments et des techniques expérimentales, des compétences particulièrement recherchées par les employeurs.
L’ESPCI Paris – PSL est également la seule école d’ingénieurs à proposer une formation couvrant à la fois la physique, la chimie et la biologie, réunies au sein d’un tronc commun de deux ans. « Nous croyons très fort à cette pluridisciplinarité, qui permet de ne pas réfléchir en silos », explique Emmanuelle Gouillart, qui souligne l’importance de croiser les compétences dans la pratique de la recherche.
Les anciens élèves en témoignent. Jacqueline Bloch, récente médaille d’or du CNRS, l’a rappelé : « à l’ESPCI, on apprend et on découvre par soi-même ».
La transition écologique irrigue désormais les cours de sciences fondamentales, illustrés par des cas de décontamination ou de batteries. Des cours spécifiques travaillent les ordres de grandeur. Pour répondre aux changements climatiques, depuis son arrivée en juillet, la directrice a créé une direction du développement durable et de la transition écologique.
Deux masters ont aussi été lancés il y a un an. Le premier, le Mastère Action, forme aux métiers de l’économie circulaire. Il est né d’un besoin identifié avec Saint-Gobain : « il manque des ingénieurs qui ont un solide bagage scientifique, mais qui sont spécialisés dans le calcul d’analyse de cycle de vie ». Pour la première promotion, diplômée à la rentrée, le bilan est net : « absolument tout le monde a été embauché directement ».
Le second, le Master Science and Technology for Health (ST4Health), se tourne vers la santé et les biotechnologies.
L’intelligence artificielle occupe également une place croissante dans les formations. « Pour nos élèves ingénieurs, c’est déjà une nouvelle manière de questionner et d’apprendre », observe Emmanuelle Gouillart. L’école met ainsi en place un groupe de travail consacré aux applications de l’IA dans la recherche et l’enseignement. Elle prévoit également d’intégrer aux travaux pratiques l’automatisation de la prise de mesures, déjà réalisée par des robots dans certains laboratoires. Pour la directrice, la formation par la recherche reste « un petit peu l’antidote au prémâché, au déjà tout préfabriqué ».
Évolution des promotions : passer de 100 à 120 élèves par promotion
L’école veut former davantage d’ingénieurs à ce modèle. Un bâtiment de recherche, avec des salles de TP neuves, a été livré fin 2024. En 2028, le bâtiment Couronne apportera des amphithéâtres de 120 places. Un travail s’engage avec les tutelles pour définir une trajectoire budgétaire. La directrice pose une condition : « on ne transigera pas sur la qualité de la formation ».
Concrètement, il s’agit de passer de 93 à 120 élèves, soit « faire un groupe de TP en plus ». Et elle l’affirme : « c’est sûr qu’on a une formation qui est une formation d’excellence, plus qu’une formation de masse. Ça, nous l’assumons. » Préparée par son prédécesseur Vincent Croquette, cette hausse répond aussi à une demande du ministère de tutelle.
La directrice générale souhaite également diversifier le recrutement. Pour la première fois, l’école ouvre sept places au concours de la filière MP (mathématiques-physique), afin d’attirer des profils à l’aise avec les algorithmes, alors que l’IA prend une place croissante dans la recherche scientifique. Elle entend aussi développer les doubles diplômes et la formation continue, lancée cette année. Les premiers modules portent sur la microfluidique, la mécanique des fluides et l’IA appliquée aux données expérimentales. « Il s’agit de faire un peu du sur-mesure, de la dentelle au plus haut niveau », résume-t-elle.
| Évolution | Chiffre clé | Précision |
|---|---|---|
Effectifs par promotion | 93 à 120 élèves | Un groupe de TP en plus, sans transiger sur la qualité |
Concours filière MP | 7 places | Ouvertes pour la première fois |
Nouveaux masters | 2 | Mastère Action et Master ST4Health, lancés il y a un an |
Bâtiment Couronne | 2028 | Amphithéâtres de 120 places |
Formation continue | Lancée cette année | Microfluidique, mécanique des fluides, IA appliquée aux données expérimentales |
Un plaidoyer pour la recherche fondamentale
L’ESPCI Paris – PSL compte au total douze laboratoires, pour la plupart des unités mixtes avec le CNRS ou l’Inserm. Ils publient 500 articles par an et portent 160 contrats ANR et 26 contrats européens, dont 12 ERC. « Si on veut du progrès technologique, il faut de la recherche fondamentale de temps long basée sur la curiosité », martèle la directrice. Elle cite l’exemple de l’imagerie médicale (IRM, rayons X, ultrasons), née de travaux qui n’avaient pas ces applications pour but.
« Je suis vraiment persuadée qu’il est important de faire confiance aux chercheurs et de leur donner de bonnes conditions pour travailler. » Chaque nouveau chercheur reçoit ainsi un « starting package » pour recruter un étudiant et acheter du matériel.
L’instrumentation de pointe joue aussi un rôle central, car « ce ne sont pas juste des esprits brillants, très théoriques, qui font avancer les équations ». L’école mutualise ses équipements au sein de plateformes ouvertes aux autres établissements de PSL et aux entreprises. On y trouve par exemple la plateforme microfluidique de l’Institut Pierre-Gilles de Gennes et la plateforme Nanotech, lancée en juin. Une plateforme d’électrochimie ouvrira en fin d’année.
« Si on veut du progrès technologique, il faut de la recherche fondamentale de temps long basée sur la curiosité.«
Emmanuelle Gouillart – Directrice générale – ESPCI Paris – PSL
À l’ESPCI Paris – PSL, le lien entre recherche et innovation est ancien. Paul Langevin, ancien directeur de l’école, a contribué à la mise au point du sonar. Ses travaux sur les ultrasons ont été prolongés par ceux de Mathias Fink, puis par la start-up Echosens, à l’origine du FibroScan, devenu une référence mondiale de l’imagerie du foie par élastographie. Aujourd’hui, les laboratoires explorent de nouvelles pistes, des batteries sans matériaux critiques aux matériaux poreux capables de récupérer la chaleur fatale pour la climatisation.
Un quart des projets de recherche sont cofinancés par l’industrie, souvent dans le cadre de thèses CIFRE. La direction souhaite renforcer ces collaborations sans les imposer aux chercheurs. « Ce n’est pas dire aux chercheurs : “Vous devez travailler avec l’industrie.” C’est plutôt créer les conditions d’une connaissance mutuelle et d’une curiosité commune autour de questions scientifiques », explique-t-elle. Elle entend également convaincre les mécènes : « Investir dans l’ESPCI, c’est vraiment un des meilleurs choix en Europe pour avoir un fort impact pour des progrès de rupture. »
Chaque année, entre cinq et dix start-up voient le jour dans les laboratoires ou sont créées par des anciens élèves. Lancé il y a dix ans, l’incubateur PC’UP héberge aujourd’hui une vingtaine de jeunes pousses. Il en a accompagné une cinquantaine, à l’origine de plus de 3 000 emplois et de plus de 800 millions d’euros levés. Le nouveau campus, financé à hauteur de 230 millions d’euros par la Ville de Paris, doit donner une nouvelle dimension à cette dynamique. Il accueillera un accélérateur de plusieurs milliers de mètres carrés, également ouvert aux grandes entreprises. L’objectif : « jouer tout notre rôle de locomotive de l’innovation, pas seulement pour l’ESPCI Paris – PSL, mais pour tout PSL ».
Lancé il y a dix ans, l’incubateur PC’UP a accompagné une cinquantaine de start-up, à l’origine de plus de 3 000 emplois et de plus de 800 M€ levés.
Ouvrir la science aux filles et à tous les milieux
École de la Ville de Paris, l’ESPCI Paris – PSL entend aussi contribuer aux enjeux urbains, les villes étant « des laboratoires à ciel ouvert ». Ses mécaniciens travaillent notamment sur des ombrières capables de s’adapter aux saisons. L’école s’ouvre également au grand public : plus de 500 personnes ont participé à sa dernière Fête de la science.
Lundi 19 octobre débute la deuxième édition du « Camp des lycéennes ». Pendant une semaine, une vingtaine de jeunes filles venues de toute la France réaliseront des expériences en laboratoire. « On pense qu’il ne faut pas juste dire aux filles : “C’est fait pour vous, allez-y”, mais leur en faire faire l’expérience elles-mêmes. » Les femmes représentent aujourd’hui entre 30 et 40 % des effectifs. La directrice souhaite atteindre progressivement la parité.
L’ouverture est aussi sociale : les frais d’inscription financent exclusivement les bourses Joliot, qui complètent celles du CROUS et soutiennent également des étudiants qui n’y sont pas éligibles. Environ un quart des élèves en bénéficient.
Trois priorités pour naviguer dans un monde incertain
Emmanuelle Gouillart articule sa feuille de route pour l’ESPCI Paris – PSL autour de trois priorités : préserver l’excellence de la recherche et des formations dans un contexte de financements incertains, renforcer les liens avec l’industrie et attirer des profils plus diversifiés. Face à l’essor de l’IA, elle mise sur l’approche portée par l’ESPCI Paris – PSL et la recherche : « Apprendre à se poser les bonnes questions, c’est au cœur du travail de la recherche et de la pédagogie de notre enseignement. »
« Apprendre à se poser les bonnes questions, c’est au cœur du travail de la recherche et de la pédagogie de notre enseignement.«
Emmanuelle Gouillart – Directrice générale – ESPCI Paris – PSL
