Effectifs d’apprentis en baisse : « Chaque euro public (…) doit pouvoir être justifié par la qualité de la formation », plaide Vincenzo Vinzi, président de la CDEFM
Pour la première fois depuis une décennie, le nombre d’apprentis baisse en France. Selon la dernière note de la DEPP, publiée en juillet 2026, l’enseignement supérieur concentre l’essentiel du repli. Vincenzo Vinzi, directeur général de l’ESSEC Business School et président de la CDEFM (Conférence des directeurs des écoles françaises de management), analyse pour Thotis les causes de ce coup de frein et les réponses à y apporter. Entretien.
Par Valentine Dunyach
Tu es en prépa et tu hésites entre plusieurs grandes écoles ? Découvre celles qui s’ouvrent à toi avec notre IA Prépa !
Au 31 décembre 2025, les centres de formation d’apprentis (CFA) accueillaient 1 020 400 jeunes, soit 2,8 % de moins qu’un an plus tôt, d’après la Note d’information n° 26.35 de la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP). Après une hausse de 2,8 % en 2024, la courbe s’inverse. Au total, 8,5 % des 16-29 ans sont désormais en apprentissage, un taux en retrait de 0,3 point.
Ce repli intervient après une période d’expansion majeure. Portés par la loi de 2018 « pour la liberté de choisir son avenir professionnel », puis par l’aide exceptionnelle au recrutement d’apprentis instaurée à l’été 2020, les effectifs inscrits en CFA ont plus que doublé en cinq ans, jusqu’à franchir le cap du million en 2023. La DEPP situe le retournement de 2025 « dans un contexte de baisse des aides accordées aux entreprises à l’embauche d’un apprenti ».
1 020 400 apprentis au 31 décembre 2025, dont 628 400 dans l’enseignement supérieur et 391 900 dans le second degré.
Après des années de hausse, les effectifs d’apprentis chutent de 4,5 % dans le supérieur
Le recul n’est pas uniforme. Dans le second degré, les effectifs sont stables (+ 0,0 %), avec 391 900 jeunes. C’est l’enseignement supérieur qui tire l’ensemble vers le bas : 628 400 apprentis y sont recensés, en baisse de 4,5 %, alors qu’ils progressaient encore de 3,5 % en 2024. Ils restent néanmoins majoritaires, avec 61,6 % des apprentis.
Dans le détail, tous les niveaux du supérieur sont touchés, mais pas avec la même intensité :
- Niveau 5 (bac+2) : – 5,6 %, sous l’effet de l’effondrement du BTS (- 8,2 %), qui regroupe 77 % des effectifs de ce niveau ;
- Niveau 6 (bac+3) : – 8,9 %, la chute la plus nette. Licences (- 7,2 %), BUT (- 5,1 %) et autres diplômes (- 10,7 %) sont tous en repli ;
- Niveaux 7 et 8 (bac+5 et plus) : quasi-stabilité (- 0,6 %). Les hausses en diplôme d’ingénieur (+ 2,1 %) et en master (+ 1,8 %) compensent presque la baisse des autres diplômes (- 1,8 %), qui représentent 65 % des apprentis concernés.
| Niveau de formation | Évolution 2025 | Détail |
|---|---|---|
Second degré | + 0,0 % | 391 900 apprentis, effectifs stables |
Niveau 5 (bac+2) | - 5,6 % | BTS en recul de 8,2 %, soit 77 % des effectifs du niveau |
Niveau 6 (bac+3) | - 8,9 % | Licences - 7,2 %, BUT - 5,1 %, autres diplômes - 10,7 % |
Niveaux 7 et 8 (bac+5 et plus) | - 0,6 % | Ingénieur + 2,1 %, master + 1,8 %, autres diplômes - 1,8 % |
Ensemble du supérieur | - 4,5 % | 628 400 apprentis, 61,6 % du total |
Ces 251 900 apprentis des niveaux 7 et 8 pèsent désormais un quart de l’effectif total. Sur le plan géographique, toutes les régions académiques enregistrent une baisse de leurs apprentis du supérieur, à deux exceptions près : la Bourgogne-Franche-Comté (+ 0,2 %) et la Guyane (+ 19,9 %). L’Île-de-France reste de loin le premier bassin, avec 252 800 apprentis, devant Auvergne-Rhône-Alpes (123 000).
Pour Vincenzo Vinzi, directeur général de l’ESSEC Business School et président de la CDEFM (Conférence des directeurs des écoles françaises de management), le reflux s’inscrit d’abord dans un climat dégradé : « Actuellement, le contexte politique et économique en France crée une certaine tension sur le marché du travail. On constate un ralentissement généralisé des recrutements, pas seulement en apprentissage. »
Mais le facteur décisif reste financier. Sur le poids de la diminution des aides, le président de la CDEFM est catégorique : « Oui, ce facteur suffit à expliquer ce ralentissement car l’équation budgétaire pour les employeurs n’est plus la même. Ce dispositif, qui était perçu après la réforme comme très incitatif par les entreprises, ne l’est plus vraiment aujourd’hui. »
À la baisse des aides s’ajoute, selon lui, « une réduction progressive mais défavorable depuis quelques années des niveaux de prise en charge sur les coûts de formation en contrat d’apprentissage, principalement pour les formations de niveaux 5, 6 et 7 au RNCP ». Une hausse du reste à charge qui « pèse particulièrement sur les TPE et les PME », lesquelles « peuvent être amenées à réduire leurs recrutements d’apprentis alors même que ces entreprises ont besoin de nouvelles compétences ».
« Ce dispositif, qui était perçu après la réforme comme très incitatif par les entreprises, ne l’est plus vraiment aujourd’hui.«
Vincenzo Vinzi – Directeur général de l’ESSEC Business School, président de la CDEFM – CDEFM
Dans les grandes écoles de management, la demande progresse mais les contrats se font attendre
À l’ESSEC, « nous ne constatons pour le moment pas de baisse des effectifs d’apprentis », indique son directeur général, « aussi parce que nous avons de plus en plus d’étudiants qui souhaitent suivre leur formation en apprentissage ». À l’échelle des écoles membres de la CDEFM, le nombre d’apprentis est même passé de 38 000 en 2024 (23 % des effectifs) à 45 000 aujourd’hui, soit 25 % des étudiants.
Cette dynamique s’accompagne pourtant d’un allongement des délais. « Nos étudiants mettent en moyenne plus de temps à décrocher un contrat », souligne Vincenzo Vinzi.
Une enquête menée en 2025 par la CDEFM auprès de ses écoles membres l’objective : 85,2 % des écoles répondantes ont observé un ralentissement des recrutements d’apprentis par les entreprises pour les diplômes de niveau 6, et 88,9 % pour ceux de niveau 7. En cause, principalement, « les négociations supplémentaires liées au reste à charge ».
Pour accompagner les candidats, l’ESSEC mobilise par exemple ses entreprises partenaires et ses Career Services, qui proposent du coaching individuel sur le CV, le projet professionnel, la recherche d’offres et la préparation aux entretiens. Plus largement, les écoles de management s’appuient sur leurs relations avec les entreprises et leurs réseaux d’alumni, un sujet également travaillé au sein du CoDex Relations Entreprises de la CDEFM. « L’objectif est de préserver le lien entre formation et emploi », résume Vincenzo Vinzi.
L’apprentissage, un levier d’ouverture sociale majeur
L’enjeu de l’apprentissage dépasse la seule question de l’insertion. Une enquête CDEFM réalisée en 2024 auprès des étudiants en alternance de ses écoles membres (7 400 répondants) montre que 98 % d’entre eux estiment que l’alternance leur a permis d’affiner leur projet, et 99 % qu’elle facilitera leur insertion professionnelle. Surtout, 64 % déclarent qu’ils n’auraient pas choisi leur formation sans cette possibilité, et 76 % qu’ils n’auraient pas pu la financer autrement.
64 % des alternants n’auraient pas choisi leur formation sans l’alternance, 76 % n’auraient pas pu la financer autrement et 99 % pensent qu’elle facilitera leur insertion.
« Ces résultats montrent que l’apprentissage n’est pas seulement un moyen de professionnalisation mais constitue aussi un véritable levier d’ouverture sociale », insiste le président de la CDEFM. Fragiliser le dispositif, c’est donc toucher aussi l’accès aux études supérieures pour une partie des étudiants.
Dans ses propositions pour l’élection présidentielle de 2027, la CDEFM avance plusieurs pistes. La première vise les petites structures : une exonération totale de charges pour tout recrutement d’un apprenti en master. L’objectif est le suivant : « compenser cette hausse du reste à charge et permettre aux petites et moyennes entreprises d’accéder à des compétences managériales de haut niveau qu’elles ne pourraient financer seules ».
Faut-il pour autant flécher l’apprentissage vers les grandes écoles de management ? « Pas forcément car les étudiants des grandes écoles ne peuvent combler seuls tous les besoins du marché », répond Vincenzo Vinzi. La conférence plaide en revanche pour que les financements publics soient « exclusivement orientés vers des formations dont la qualité est objectivement démontrée ». « Dans un contexte où les ressources publiques sont plus contraintes, il est nécessaire de passer d’une logique de volume à une logique de valeur », défend-il.
Concrètement, la toute première proposition de la CDEFM consiste à conditionner le versement des fonds publics à une évaluation systématique des formations par le Hcéres. « Je soutiens l’idée que chaque euro public consacré à l’apprentissage doit pouvoir être justifié par la qualité de la formation financée », affirme le président de la CDEFM, qui réclame plus globalement « un cadre réglementaire et financier stable pour l’apprentissage », assimilé à « un investissement de long terme ».
« Je soutiens l’idée que chaque euro public consacré à l’apprentissage doit pouvoir être justifié par la qualité de la formation financée.«
Vincenzo Vinzi – Directeur général de l’ESSEC Business School, président de la CDEFM – CDEFM
Un message de confiance adressé aux familles
Aux jeunes, tentés de renoncer à un cursus en apprentissage en raison d’un marché plus tendu, Vincenzo Vinzi rappelle l’importance de faire un choix éclairé : « Si la période est complexe, il est d’autant plus important de s’assurer de la qualité de sa formation. Les parcours d’excellence constituent un véritable passeport vers une employabilité durable ».
« Le message que nous souhaitons porter est donc celui de la confiance », poursuit-il, en appelant à une information « claire sur les formations et leurs débouchés » pour permettre aux familles de choisir « en connaissance de cause ». Et de conclure : « Investir dans la jeunesse et cultiver les talents, c’est investir dans l’avenir de notre pays. »
18.02.2025
Vincenzo Vinzi, directeur général de l’ESSEC et président de la CDEFM sur « le miracle des business schools françaises »

24.07.2024
Vincenzo Vinzi assurera la présidence par intérim de la CDEFM à la suite d’Alice Guilhon
