Écoles d'ingénieurs : les candidatures post-bac reculent de 2,8 %, la CDEFI sonne l'alerte

Écoles d’ingénieurs : les candidatures post-bac reculent de 2,8 %, la CDEFI sonne l’alerte

Candidatures post-bac en recul, premier emploi plus difficile à décrocher pour les ingénieurs, budgets des écoles sous tension : la Conférence des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs (CDEFI) a dressé face à la presse, le 16 octobre dernier, un état des lieux qui invite à la vigilance. En pleine mobilisation lycéenne et à l’approche des élections présidentielles 2027, ses 204 écoles demandent un investissement massif dans l’orientation et l’enseignement des sciences, dès les premières années de scolarité.

Emmanuel Duflos, président de la CDEFI, évoque une rentrée « sous tension » pour les écoles d”ingénieurs françaises et appelle à la lucidité : « Nous avons des signaux qui ne doivent pas être dramatisés, mais qui ne doivent pas non plus être minimisés ». Réindustrialisation, défense, transition écologique, cybersécurité, IA : les besoins en ingénieurs demeurent importants. Le vivier, lui, se fragilise.

Par Valentine Dunyach

 

 

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« Nous avons des signaux qui ne doivent pas être dramatisés, mais qui ne doivent pas être minimisés« 

Emmanuel Duflos – Président – CDEFI

Mobilisation lycéenne : les élèves ingénieurs sortent de leur réserve

En ce mois d’octobre, le mouvement lycéen initié en début de mois a gagné une partie des grandes écoles d’ingénieurs, dont certaines ont même été “bloquées”. La CDEFI, qui a sondé ses établissements sur ce sujet, estime que moins d’un quart des établissements sont concernés. « La mobilisation n’est pas massive, mais elle est plus importante que d’habitude », observe Emmanuel Duflos. Historiquement, les écoles d’ingénieurs ne sont en effet pas des établissements très politisés et syndicalisés. Il indique : « Le fait qu’il y ait une augmentation (de ce volet) est un signal en soi ».

Les blocages sont décrits comme pacifiques, voire “responsables”. Carole Deumié, directrice générale de Centrale Méditerranée, y voit avant tout un mouvement de solidarité par rapport à la jeunesse : « Ce sont des blocages qui sont là pour pousser à la discussion, au dialogue, avec l’envie de sensibiliser aux vrais sujets de fond. ».

Derrière la mobilisation, une anxiété diffuse : écologique, liée à la place future des jeunes dans la société, à la pression ressentie dès l’année de première avec Parcoursup, à la santé mentale ou encore à l’employabilité.

Orientation vers les sciences : un problème qui débute bien avant Parcoursup

Alors que certains appellent à supprimer Parcoursup, le président de la CDEFI invite à prendre du recul sur cette approche, mettant en garde contre « une tendance naturelle à vouloir tout régler par l’outil ». Il analyse : « La question n’est pas celle de l’outil. La question est véritablement celle de comment on appréhende l’orientation et comment on prépare à l’orientation. » Pour le président de la CDEFI, l’orientation est « un des parents pauvres de la politique éducative ».

Les conférenciers pointent l’hétérogénéité du contrôle continu d’un lycée à l’autre, qui pousse des élèves aux excellents bulletins vers des prépas trop sélectives pour eux. Les prescripteurs ont leur part : selon Emmanuel Duflos, « certains sont encore sur l’idée que pour arriver en école d’ingénieur, il faut une moyenne de 18 en maths ».

Sur le niveau en sciences, le président de la CDEFI refuse de tout imputer à la réforme du lycée : « Nous ne payons pas uniquement la réforme Jean-Michel Blanquer, mais des dizaines d’années de récession de l’enseignement des sciences et des mathématiques en France ». Il prend pour preuve le classement PISA : « Cela signifie que la problématique, est profonde, et présente bien avant le lycée. »

Romuald Boné, directeur général d’INSA Strasbourg et vice-président de la CDEFI, appelle l’État à investir sur toute la chaîne de l’éducation, de la maternelle au supérieur, « sachant que la formation des ingénieurs commence bien avant l’enseignement supérieur ».

Recrutement : 1 606 candidats de moins vers les écoles post-bac

Les chiffres du recrutement en école d’ingénieurs, présentés par Carole Deumié, indiquent un recul de l’attractivité des écoles d’ingénieurs chez les lycéens : en 2026, 55 440 candidats ont confirmé au moins un vœu vers une école d’ingénieurs post-bac, contre 57 046 en 2025. Soit un recul de 2,8 %, qui atteint 4,9 % sur les vœux formulés initialement.

Périmètre Évolution 2025-2026 Précision
Candidats ayant confirmé au moins un vœu
-2,8 %
55 440 en 2026, contre 57 046 en 2025
Vœux formulés initialement
-4,9 %
Avant confirmation des vœux
Écoles privées
-8,1 %
Candidatures confirmées
Écoles publiques
-2 %
Candidatures confirmées

La baisse est nette dans le privé (-8,1 % de candidatures confirmées), plus contenue dans le public (-2 %). Un écart qu’il ne faut pas, selon elle, imputer aux seuls frais de scolarité. Les recrutements résistent plutôt bien en cycle ingénieur, et moins de candidats ne signifie pas autant d’inscrits en moins. Elle nuance : « L’idée n’est pas de conclure trop rapidement à une désaffection générale pour nos filières. Par contre, nous souhaitons vraiment porter une alerte. »

Lancée en octobre 2024 par la CDEFI, la plateforme d’orientation “Deviens Ingé” doit encore évoluer et gagner en visibilité : «Nous n’avons pas atteint notre cible », admet-il.

« Oui, certaines écoles pourraient fermer », prévient la CDEFI

L’enjeu de l’attractivité des établissements est aussi financier, car le remplissage des formations conditionne la santé des établissements. Le président de la CDEFI indique : « Oui, certaines écoles pourraient fermer, ou pourraient se faire racheter par des groupes privés lucratifs. » Et d’ajouter : « Un certain nombre, d’ailleurs, ont déjà été approchés ».

Des rapprochements entre écoles sont également discutés, notamment pour renforcer leur visibilité internationale face aux universités. Emmanuel Duflos anticipe : « je pense que le paysage va beaucoup, beaucoup bouger dans les quatre à cinq ans qui viennent. »

Insertion professionnelle : un taux net d'emploi en baisse de près de 5 points

Sur le volet de l’employabilité des ingénieurs, Dominique Baillargeat, directrice générale de 3iL Ingénieurs, cite l’enquête de la CGE 2026 : le taux net d’emploi de la promotion 2025 s’établit à 77,5 %, contre 82,4 % pour la promotion 2024. Ainsi, 19 % des jeunes diplômés cherchent encore un emploi quelques mois après leur diplomation. Parmi eux, 67,4 % se sont entendu reprocher un manque d’expérience, 59,8 % jugent les offres insuffisantes et 7,2 % estiment leur formation inadaptée au marché.

Difficulté citée Part des diplômés en recherche d'emploi
Manque d'expérience reproché
67,4 %
Offres jugées insuffisantes
59,8 %
Formation jugée inadaptée au marché
7,2 %

Le constat à en tirer : les entreprises attendent davantage d’adaptabilité et de compétences humaines, c’est-à-dire un équilibre entre une expertise technique, une capacité d’apprentissage et des compétences comportementales. « Notre rôle est peut-être davantage d’identifier également les métiers émergents », poursuit-elle, notamment avec l’émergence de l’IA.

Face au manque d’expérience, les pistes envisagées sont les suivantes : « apporter davantage de professionnalisation pendant les trois ans de la formation pour ceux qui ne sont pas apprentis. » Aux entreprises attentistes, Dominique Baillargeat lance : « il faut quand même recruter pour former ces jeunes diplômés, pour qu’ils aient cette expérience professionnelle. » L’apprentissage reste un levier : 80,1 % de taux net d’emploi, contre 76,7 % pour les étudiants sous statut classique. Mais les offres manquent, et « le soutien du financement à l’apprentissage, il est essentiel ».

Population Taux net d'emploi
Promotion 2024
82,4 %
Promotion 2025
77,5 %
Apprentis
80,1 %
Étudiants sous statut classique
76,7 %

Les besoins de long terme, eux, se précisent. Selon la 37e enquête nationale d’IESF (Ingénieurs et Scientifiques de France), « près d’un ingénieur en activité sur quatre a entre 50 et 64 ans » et « le nombre d’ingénieurs éligibles à la retraite va plus que doubler d’ici 2035 ». Or, « seuls 25 % des ingénieurs seniors préparent activement leur successeur ». La même enquête relève que « 46 % des ingénieurs trouvent un emploi avant même la fin de leurs études, et 30 % en moins de trois mois », et que « 36 % rejoignent l’entreprise où ils ont effectué leur stage ou leur apprentissage ». Demeure une question : « comment renouveler les générations et transmettre les compétences, alors que l’industrie accueille une part décroissante des jeunes diplômés ? »

Insertion des ingénieurs : les chiffres de l'enquête IESF
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%
trouvent un emploi avant la fin de leurs études
0
%
trouvent un emploi en moins de trois mois
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%
rejoignent leur entreprise de stage ou d'apprentissage

Selon la 37e enquête nationale d’IESF, 46 % des ingénieurs trouvent un emploi avant même la fin de leurs études, 30 % en moins de trois mois, et 36 % rejoignent l’entreprise où ils ont effectué leur stage ou leur apprentissage.

Budget 2027 : l'article 42 du PLF dans le viseur

Le projet de loi de finances (PLF) 2027 prévoit 500 millions d’euros de crédits supplémentaires. Une hausse qui reste insuffisante pour couvrir les dépenses liées aux charges de personnel, aux retraites, à l’énergie et à la maintenance des équipements, estime Romuald Boné. Aux côtés de France Universités, la CGE et l’UGEI, la CDEFI demande la suppression de l’article 42, qui réorienterait une part du solde de la taxe d’apprentissage vers France Compétences, dans la limite de 129 millions d’euros en 2027, puis vers l’État. Quant à la hausse des frais : « Les droits d’inscription ne peuvent pas devenir la réponse automatique aux difficultés financières. »

Budget 2027 : les montants en jeu
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M€
de crédits supplémentaires prévus au PLF 2027
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M€
de taxe d'apprentissage réorientés au maximum en 2027

Le PLF 2027 prévoit 500 millions d’euros de crédits supplémentaires, tandis que l’article 42 réorienterait une part du solde de la taxe d’apprentissage vers France Compétences, dans la limite de 129 millions d’euros en 2027.

Les écoles privées arrivent, elles, « à un niveau où ils ne peuvent plus les augmenter sans mettre en cause leur attractivité ». Pour les écoles publiques, la CDEFI rappelle sa position, validée en assemblée générale : laisser chaque établissement fixer ses droits, mais dans un cadre ministériel, afin de « pouvoir bénéficier de bornes hautes et basses pour réguler les droits de scolarité de façon à ce que le système ne s’emballe pas ». Romuald Boné plaide pour que « le financement des écoles soit d’abord abordé comme une responsabilité collective, voire un choix de société ».

International : accélérer les formations en anglais

L’ouverture internationale fait partie des chantiers de la CDEFI. « Dans nos écoles, nous avons aussi des talents, des talents qui viennent de l’étranger », souligne Laure Morel, directrice générale de l’ENSGSI et vice président de la CDEFI, qui plaide pour maintenir ces flux. La CTI impose déjà un semestre de mobilité aux élèves ingénieurs.

Le niveau de français exigé à la sortie freine-t-il l’attractivité ? Pas selon la CDEFI : « l’exigence du niveau en français n’est pas incompatible. » Le frein se situe d’abord sur la langue d’enseignement. « Le vrai sujet aujourd’hui, pour les écoles d’ingénieurs, est de renforcer et d’accélérer le développement de leurs formations en langue anglaise. »

Diversifier le vivier : féminisation, voies d'accès et territoires

Élargir le recrutement passe d’abord par l’orientation des jeunes filles vers les écoles d’ingénieurs. La nouvelle commission attractivité de la CDEFI entend valoriser les initiatives des écoles en faveur de la féminisation et de l’ouverture sociale.

Un autre levier est la diversification des voies d’accès. La CDEFI rappelle ainsi que les établissements recrutent après le bac, après une classe préparatoire, mais aussi via des passerelles depuis les BUT ou les bachelors. Elle entend valoriser ces parcours, et l’ancrage territorial. Une ambition qui passe notamment « par la transformation aussi de nos campus et de leur organisation », précise Laure Morel.

Présidentielle 2027 : miser sur la jeunesse et les sciences

La CDEFI finalise actuellement ses propositions pour la présidentielle, avec une priorité : replacer la formation scientifique et technologique au cœur du débat public. Pour Emmanuel Duflos, réindustrialisation, recherche et éducation doivent être pensées de concert, en renforçant l’enseignement des sciences dès le plus jeune âge et en investissant davantage dans l’orientation. « Nous ne sommes pas sur une dépense, mais sur un investissement », souligne-t-il. Un enjeu majeur pour former les ingénieurs de demain et préserver la souveraineté française et européenne. « Il est encore temps d’agir » pour changer la donne.